J’ai
longtemps hésité avant de retranscrire cette histoire. Au départ
parce que je voulais l’oublier, c’était même mon vœu le plus
cher mais ce fut impossible. Ensuite, je me suis dit : "à quoi
bon !" De toute façon, personne ne me croirait. Mais, il y a eu
la photo, retrouvée hier, collée solitaire dans un album. Aucun des
autres clichés n’avait eu cet honneur, abandonnés plusieurs pages
plus loin, toujours dans l’enveloppe.
Tout
a commencé le jour de mes cinq ans. Mes parents m'avaient organisé
un goûter et trois gamins du voisinage avaient été invités. Papa
organisait de main de maître divers jeux pour nous divertir tandis
que maman affichait un air absent inhabituel. Un gâteau, devant
lequel nous passions l'estomac dans les yeux, attendait son heure.
J'avais reçu mon cadeau, une superbe bicyclette rose qui me fascina
dès le premier instant. C’est papa aussi qui m’avait
immortalisée assise dessus, fière et inquiète. Je
passai mon après-midi à pédaler, insensible au monde qui
m'entourait et ne revenant parmi l'assemblée que lorsque Mammy me
proposait des bonbons. Ma monture
devenait tour à tour un cheval magnifique, une licorne féerique ou
un dragon majestueux et me propulsait dans des mondes oniriques
captivants.
C'est
le soir venu que les choses se gâtèrent. Les invités s'en étaient
retournés et ne restaient de la joyeuse après-midi que des reliefs
de repas ou des confettis éparpillés sur le sol. Je tempêtais
pieds et poings pour rouler encore et Maman refusait. Elle s'était
tournée vers Papa pour chercher son appui mais mon père n'était
plus parmi nous. J'ai vu le regard de ma mère se ternir. Elle s'est
tue et est rentrée dans la cuisine. Mammy qui rangeait les restes de
la fête l'a suivie et moi j'en ai profité pour continuer de pédaler
sur mon beau vélo au gré de mon imagination qui m'emportait où je
le voulais.
Maman
est finalement revenue pour me mettre au lit et avec lassitude a
accepté que ma bicyclette me suive dans ma chambre. Couchée
sur mon matelas douillet, j'entendais les deux femmes discuter,
quoique leurs propos, inaudibles, tenaient plus de la dispute que
d'une aimable conversation entre une fille et sa mère. Je
me lassai bien vite de tenter de saisir le sens de leurs paroles et
m'endormis le crâne plein de rêves de randonnées cyclistes plus
diverses et aventureuses les unes que les autres.
Le
matin, lorsque je me réveillai, je n'avais qu'une idée en tête,
filer dehors et sauter sur mon cadeau qui, malgré la nuit passée,
continuait de me captiver. Traînant l'engin, trébuchant sous son
poids, je dégringolai les escaliers plus que je ne les descendis,
pour me retrouver dans la cuisine où la discussion entre ma mère et
ma grand-mère se suspendit net, ce qui ne m'étonna aucunement.
Mammy
était restée coucher à la maison et toutes deux étaient attablées
pour le déjeuner. L'effluve du chocolat chaud éveillait la faim que
j'essayai d'étouffer sous des images de bicyclette.
-
Papa est parti.
Trois mots, juste
trois mots pendant que je mangeais, dont je ne saisis pas toute la
signification. Papa n'était pas là, soit mais il reviendrait pour
le souper, après le travail. Je ne
réagis donc pas et filai le ventre plein dans le jardin.
Les
jours qui suivirent, j'attendis que mon père rentre, qu'il tienne sa
promesse de m'emmener promener le long du petit sentier qui se
prolongeait dans les bois derrière la maison. Mammy s'était
installée avec nous et Maman avait souvent les yeux rougis. Ma
grand-mère semblait en colère contre elle mais je n'en connaissais
pas les raisons. Je ne comprenais pas ce qu'elle pouvait avoir fait
de mal.
Pour
m'occuper, je passai toutes mes heures libres sur ma bicyclette qui
prenait de plus en plus de place dans mon existence. Mammy en avait
fait le reproche à Maman mais celle-ci avait refusé de l'écouter.
Elle estimait que ça ne me faisait pas de mal de partir ailleurs et
de me changer les idées.
Quatre
mois plus tard, je me retrouvai seule à la maison. L'envie d'une
pomme me fit descendre à la cave et lorsque je remontai, j'entendis
les voix des deux femmes qui revenaient de leurs emplettes. Elles se
querellaient encore et lorsqu'on m'appela, je préférai ne pas
répondre. Je restai donc dans les escalier à les écouter. Autant
de temps après, je me souviens encore mots pour mots des paroles qui
suivirent.
-
Il serait temps que tu tournes la page.
- Je n'en ai pas envie.
Comment veux-tu que j'oublie ?
- Il n'est plus là, c'est tout. Et
puis, tu n'avais pas le choix.
- J’avais le choix. Je n’étais
pas obligée de t’écouter.
-
Tu devais le faire, tu le sais, comme j’ai du le faire avant toi,
comme...
- Tais toi. Tu parles de mon mari, du père de ma fille.
Ca ne te fait rien ? Tu t'en fous ?
- Non ! Mais ce qui devait
être fait l'a été, c'est tout;
- Mais je l'ai tué !
La
phrase avait été lâchée, une phrase que même une gamine de cinq
ans pouvait comprendre. Une phrase qui prit mon âme pour me la
rendre en lambeau. Je restai figée sur les marches glacées,
insensible au froid qui me gagnait, ne sentant pas les larmes qui
roulaient en pluie diluvienne sur mes joues. Et mes oreilles
continuaient d'écouter alors même que je serrai les poings dessus
pour ne plus entendre.
- Je te
l'ai dit. Tu devais le faire comme je l'ai fait avant toi et comme
ta fille le fera à son tour dans quelques années. Nous sommes des
sorcières Sarah et nous ne pouvons rester avec un homme. Ils
bloquent notre pouvoir par le lien qu’ils tissent avec leur
enfant. Tu le sais.
- Non ! Je ne
sais rien ! Rien de plus que ce que tu me racontes depuis que je
suis toute petite mais qui me prouve que c'est vrai.
-
Nous ne sommes plus nombreuses mais nous sommes des points
d'équilibre dans ce monde. C'est pour
ça que tu dois absolument transmettre ton pouvoir à ta fille. Nous
sommes les garantes de l'avenir de l'humanité.
-
Jamais ! Je serai la dernière, tu m'entends ! et plus personne
après moi ne vivra une telle horreur !
Elle
sortit en courant et ma grand-mère la suivit. Je remontai comme un
somnambule dans ma chambre et me couchai, des visions de mort plein
la tête. Lorsque Maman vint me rejoindre, je tremblais de fièvre.
Le médecin diagnostiqua une mauvaise grippe. Mais je savais que le
mal dont je souffrais était intérieur. Cinq jours durant, je restai
clouée au lit à m'efforcer de panser mon âme. Et puis, je
récupérai et repris ma vie avec ma bicyclette comme unique
consolation. Je ne l’ai plus jamais chevauchée depuis de jour-là,
mais je n’ai jamais voulu m’en séparer. Elle est restée dans ma
chambre, puis dans toutes les chambres où j’ai dormi.
L'histoire
aurait pu s'arrêter là. J'aurais pu faire comme tant d'enfants
après un traumatisme, occulter ce que j'avais entendu. J'ai essayé,
j'ai vraiment essayé mais je n'y suis pas parvenue. Tout le long de
ma scolarité, les voix discutant de la mort de mon père m'ont
poursuivie. J'ai fini par abandonner mon espoir d'amnésie et je l'ai
remplacé par une promesse de vengeance.
Maman
mit en vente la maison et nous avons déménagé, laissant mamy
derrière nous, laissant le chaud soleil du midi pour le froid du
nord. Le climat correspondait à notre psyché, glacial. Le silence
s’est installé entre nous. Maman, si souriante avant, a terni.
Elle accomplissait tout ce qui se devait mécaniquement, puis se
mettait à la fenêtre, attendant l’heure du coucher. Je ne lui
parlais plus que pour le nécessaire et je vivais ma vie aussi petite
que je l’étais à l’époque. Grâce à mon but, mes
représailles, je n’ai pas dévié du droit chemin, peu intéressée
par les dérives.
Lorsque
j’ai eu 18 ans, je suis partie. J’ai simplement annoncé à maman
que je me rendais chez Mamy. Elle m’a regardé, puis a vite baissé
les yeux.
-
D’accord, m’a-t-elle juste dit.
Je
crois que j’espérais qu’elle réagisse, mais elle n’en étais
plus capable. J’ai dormi une semaine complète chez ma grand-mère,
lui souriant, lui tenant la conversation et sortant tous les
après-midi pour expulser mon dégoût et ma haine.
Je
l'ai étouffée avec un oreiller. Ce fut plus difficile que je
l’avais imaginé durant toutes ces années. Elle s'est débattue
plusieurs minutes, mais j’ai tenu bon, ne relachant la pression que
de longues secondes après qu’elle soit devenue inerte. Je me suis
sentie soulagée lorsque ce fut fini. Soulagée, mais pas apaisée.
J'aurais
voulu faire pareil avec Maman mais malgré tout le désir que j'en
avais, je n’ai pas pu. Je
lui ai trouvé des excuses et je me suis persuadée que de la voir
souffrir m’était suffisant.
Je
me suis comportée en bonne fille. Tous les samedi, je lui rendais
visite. Le jour de notre anniversaire – nous étions toutes les
deux nées un 5 avril et je me rappelle que toute petite, elle
m’affirmait que c’était moi son cadeau - , je lui offrais un
mouchoir, toujours un mouchoir, pour ses larmes, ma façon à moi de
lui montrer que je savais. Je pense qu’elle avait compris la
symbolique, mais elle n’en a jamais dit mot.
Je
me suis posée beaucoup de questions et j’ai un peu cherché.
J’avais en souvenir une conversation avec mamy qui m’expliquait
que son mari était mort quand maman avait cinq ans et que son propre
père avait connu le même sort. J’ai consulté les actes de décès.
Pour le premier, il s’agissait d’une chûte. Pour le deuxième,
on ne faisait mention que d’une disparition le 5 avril.
Après
toutes ces années, je ne sais toujours pas si leur histoire de
sorcières censées maintenir l'équilibre et un minimum de paix dans
le monde était vraie ou si ce n'était que le résultat de l’esprit
dérangé d’une femme n’ayant pas supporté de perdre son père.
Mais au cas où, je n’ai jamais voulu avoir d’enfant, refusant
même de me marier.
Aujourd’hui,
il ne reste plus que moi, maman est morte hier soir. Je l’ai
regardée mourir sans un mot. Elle a pris une inspiration, comme si
elle voulait dire quelque chose, puis s’est éteinte, emportant ses
secrets et me laissant avec mes questions.
Mais
peut-être que maintenant, je vais pouvoir me débarasser de ma
bicyclette. Je ne sais pas pourquoi, je m’y suis accrochée ainsi
toutes ces années. Peut-être pour restée liée à papa, pour ne
pas oublier. Peut-être aussi parce que c’était un objet tangible,
logique dans une histoire de dingues.
11/10/2011 @ 21:57:30
par Admin
petite erreur : ma nouvelle adresse ...
25/09/2011 @ 12:35:19
par Claudine
Je vois que tu as repris ...
25/09/2011 @ 12:27:36
par Claudine
Ravie de te voir passer sur ...
26/05/2010 @ 16:38:36
par Admin
Pour le coup, mon commentaire premier ...
26/05/2010 @ 16:36:31
par alfred5657
Lecture impossible : le texte n'apparaît ...
26/05/2010 @ 16:35:03
par alfred5657
Cathy, un problème technique : tous ...
28/02/2010 @ 16:25:27
par alfred5657