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La nuit, écrin de noirceur


1. La nuit tombe, étau de noirceur qui m'enveloppe et m'étouffe. Je n'aime pas la nuit, ce moment où tout semble permis, même les pires atrocités, les actes les plus inavouables, mes actes. Encore quelques minutes et je vais me mettre à errer, je ne pourrai rien empêcher. J'avancerai comme une ombre en quête de nourriture, à la recherche d'une nouvelle proie, encore une. Je la déteste déjà, je me déteste toujours.


20 Avr 2015
Admin · 242 vues · 0 commentaires
Catégories: Fragments et pépins

Thorgal (et si...) : uchronie

 

Jolan vient de quitter son père. Il s’est retourné une fois, une dernière vision avant son nouveau destin. S’il se retourne encore, il sait qu’il fera demi-tour, alors il avance et se concentre sur la silhouette qu’il aperçoit dans la neige tombante. Manthor ! Sans le distinguer, il sait que c’est lui. Il reconnait le corps massif et la tête masquée. Il ressent l’aura de l’étrange homme qui l’attend.


Quelques pas encore et il atteint enfin le mage rouge. Celui-ci le regarde un moment avant de lui adresser la parole :


- Je savais que tu viendrais. Tu ressembles tant à ton père. La même loyauté, le même esprit de sacrifice, le même respect de la promesse. Si tu es prêt, nous pouvons y aller.


- Je suis prêt !


Le jeune garçon a le visage crispé, mais également décidé. Pourtant, soudainement, il est pris d’un malaise. Il titube, manque de s’écrouler. Son compagnon le rattrape.


- Que t’arrive-t-il ?


- Je ne sais pas ! Une sensation étrange, un déjà-vu ! J’ai eu la tête qui tourne.


- Explique-moi plus en détail ce que tu as ressenti.


- C’était bizarre, une sorte de vision. Je nous ai vu tous les deux ici. Mais si c’était semblable, j’ai aussi senti que ça ne l’était pas. Je ne peux pas expliquer tout à fait pourquoi. Ensuite, j’ai eu l’impression de parcourir un long chemin, une sorte d’épreuve que vous m’imposiez pour vous rejoindre. J’y rencontrais des compagnons de route, mais tout est flou… Vous allez me mettre à l’épreuve ?


- Non ! Je n’en ai pas besoin. Je sais déjà qui tu es et ce que tu vaux… Mais pour te dire, j’ai ressenti la même chose que toi.


- C’était de la télépathie ?


- Non ! Je crois que nous venons de fixer un monde.


- Je ne comprends pas !


- Comme tu le sais, il existe une infinité de mondes, celui-ci en est un. Mais les choix que nous faisons peuvent provoquer une cassure sur les lignes des destins et un nouveau monde se crée alors."


Manthor réfléchit quelques instants, puis poursuit son explication.


- J'ai toujours eu le sentiment que j'existais ici et ailleurs, dans deux espace-temps différents, mais que les deux étaient fragiles comme s'ils ne tenaient qu'à une décision. Ce deuxième monde existe depuis déjà longtemps, peut-être avant même ma naissance et les deux se sont longtemps confondus. J'ai songé à un moment te donner des épreuves pour me rejoindre, mais je sais qu'elles ne sont pas nécessaires. Lorsque tu m'as rejoint, nous avons fixé ce monde qui existe maintenant pour toujours et dans lequel nos destinées seront différentes de celles de l'autre monde.


- Je pourrais alors choisir d’aller dans cette autre destinée ?


- Non ! Dès l’instant où les mondes se sont fixés, les passages entre les deux se sont fermés. S’il nous était possible jusqu’il y a peu de privilégier un monde ou d’en faire disparaître un, maintenant, nous n’avons plus le choix, nous devons suivre le destin de ce monde-ci.


- Qu’est-ce qui m’empêcherait de créer un autre monde ? Un monde où je vivrais tranquille avec ma famille, où nous aurions enfin la paix ?


- Ce n’est pas aussi simple Jolan. Les mondes se créent par des choix, mais tous les choix ne créent pas des mondes. Il est impossible de savoir quel choix aboutira à ce résultat. Nul ne sait pourquoi tel ou tel choix a cet effet et il est malheureusement impossible de créer son monde idéal.


- Et qu’arrivera-t-il à mon autre moi dans cet autre monde ?


- On ne peut pas le savoir. Peut-être en auras-tu quelques visions, je pense que tu en es capable, mais rien n’est moins sûr. Mais cela importe peu. Maintenant, tu es ici et tu dois suivre la route qui est la tienne ici… As-tu compris tout ce que je viens de t’expliquer ?


- Oui, je crois. C’est un peu la même chose que lorsque j’ai utilisé le voyageur. J’avais créé un autre futur en modifiant mon passé, mais le premier futur n’a pas été complètement effacé.


- C’est un peu la même chose en effet. Mais à l’époque, tu as accompli quelque chose de très dangereux. Tu as fait se confondre deux mondes à un moment donné et les mondes ne peuvent pas se confondre. Pour nous, c’est heureusement différent, les deux mondes sont maintenant totalement séparés. Certaines choses y seront semblables, mais beaucoup d’autres seront totalement différentes… Bien assez discuté de choses qu’on ne peut changer, partons vers ta nouvelle vie.


Ne laissant pas à l’adolescent l’occasion de continuer la conversation, Manthor se mit en marche. Après un instant d’hésitation, Jolan emboîta son pas.


***


Thorgal, après être resté à suivre son fils du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse et avoir attendu encore longtemps comme dans l’espoir que tout change, que l’enfant revienne et que leur vie reprenne, s’est décidé à rentrer chez lui. Il sait qu’Aaricia sera éveillée, qu’il lui faudra s’expliquer. Un moment qu’il appréhende. Aaricia va lui en vouloir, elle ne comprendra pas. Mais que pouvait-il faire d’autre que de laisser partir Jolan. C’était sa décision, sa promesse. Il ne pouvait pas aller contre.


Il soupire et maudit intérieurement les dieux qui ont encore trouvé le moyen de le mettre à l’épreuve. La maisonnette dans laquelle il vit avec sa famille se profile dans l’aube naissante et Aaricia est effectivement déjà au travail. Elle nettoie les légumes pour le repas de midi. Et lorsqu’elle aura terminé, elle balaiera le plancher. Sa femme est heureuse d’être là, parmi les siens dans une vie simple. Et lui est heureux pour elle.


Relevant la tête, Aaricia l’aperçoit et lui sourit. Il sourit en retour parce qu’il ne sait pas quoi faire d’autre. Les questions vont fuser directement. Il le sait et même préparé, il ploie sous la première salve.


- Louve et Aniel sont partis jouer. Ils n’ont pas encore vraiment de camarades dans le village, alors ils s’amusent ensemble. J’espère que cela changera. Mais je ne sais pas où est passé Jolan. Il ne t’a rien dit ? Je ne l’ai pas vu aujourd’hui.


- Viens mon aimée ! Je dois te parler.


Aaricia le regarde surprise et il évite de croiser son regard. Il est mal à l’aise et se contente de l’entrainer à l’intérieur.


- Qu’est-ce qui se passe Thorgal ? Où est Jolan ? Il s’est passé quelque chose ? Mon fils a des problèmes ?


La jeune femme s’énerve toute seule, chaque question augmentant son inquiétude.


- Non, non ! Jolan va bien ! Ne t’inquiète pas !


- Mais alors où est-il ?


- Il ne reviendra pas tout de suite !


A cette affirmation, Aaricia s’emporte.


- Que veux-tu dire ? Pourquoi ne reviendrait-il pas tout de suite ? Que lui est-il arrivé ? Réponds-moi Thorgal !


- Laisse-moi t’expliquer mon amour. Jolan lorsqu’il a rencontré Manthor lui a fait une promesse qu’il doit maintenant tenir. Il n’avait pas le choix, pour me sauver Manthor lui a demandé sa vie et…


- Sa vie !!! Mais que veux-tu dire par là ? Notre fils est en danger et tu restes là à approuver ! Pourquoi ne vas-tu pas le sauver !? Thorgal, je veux que mon fils revienne !


- Manthor n’en veut pas à sa vie Aaricia ! Il veut simplement que Jolan reste près de lui. Il veut lui apprendre à maîtriser ses pouvoirs.


- Mais pourquoi ? Pourquoi désire-t-il que Jolan reste près de lui ? Thorgal, tu n’as pas pensé qu’il n’était peut-être pas aussi droit et loyal que toi ? Tu n’as pas pensé que peut-être, il avait une idée concernant Jolan ? Pourquoi as-tu laissé faire ça ? Pourquoi !?


- Je n’avais pas le choix Aaricia ! C’était le choix de Jolan et il ne m’avait rien dit. Il partait cette nuit sans un au-revoir juste parce qu’il l’avait promis à Manthor.


- Mais toi tu le savais n’est-ce pas ? Tu savais qu’il allait partir ? Tu savais et tu n’as rien fait, tu n’as rien dit ? Pourquoi Thorgal ? Dis-moi pourquoi ?


- Cela aurait changé quoi ? Manthor m’avait tout raconté. Le sacrifice de Jolan, sa promesse, ses demandes. Oui je savais tout ! Mais crois-tu que j’aurais pu empêcher notre fils d’honorer sa promesse ? Le crois-tu vraiment ? Ne connais-tu donc pas plus que ça notre fils ?


- Mais pourquoi ne m’as-tu rien dit ? J’aurais pu lui dire au-revoir !


- Pour ne pas vous faire du mal Aaricia. Ni à toi, ni à Louve et Aniel, ni à lui. Sa décision était prise, il aurait été au bout et des adieux auraient été trop difficiles.


- Toi pourtant, tu lui as dit au-revoir !


Et la jeune femme s’enferma dans un silence boudeur que les attentions de Thorgal ne purent briser.


***


Atteignant la forteresse de Manthor, les deux marcheurs s’arrêtent. Le bâtiment est toujours aussi impressionnant et Jolan se sent tout petit. C’est ici qu’il va vivre pour un temps indéterminé et le malaise qu’il ressent lui coupe le souffle. Mais c’est passager et puis Manthor ne lui laisse pas le temps de s’appesantir sur des états d’âme, il l’entraine à l’intérieur.


L’adolescent retrouve des lieux qu’il a eu l’occasion de voir. Cette fois, il prend le temps de regarder. Les pièces sont immenses, les couloirs, au contraire, sont étroits et sombres. Beaucoup de portes sont fermées et Jolan pressent que derrière beaucoup de choses mystérieuses se passent. Manthor lui indique d’ailleurs beaucoup d’endroits qui lui sont interdit et il n’ose poser des questions sur les raisons.


Au croisement de deux couloirs, il aperçoit une silhouette. Le temps de remarquer qu’elle est dissimulée sous une cape et elle disparaît à l’intérieur d’une pièce.


- Qui était-ce ?


- Tu n’as pas besoin de le savoir pour le moment. Mais ce que je peux te dire c’est que je ne suis pas le seul à ne plus avoir ma place dans les mondes de la terre. Les dieux poursuivent d’autres personnes de leur courroux. Et certaines de ces personnes se sont réfugiées ici. Tu auras l’occasion de faire leur connaissance plus tard, mais ce n’est pas leur désir pour le moment. Maintenant, nous allons manger et puis tu pourras te reposer. Je pense que les émotions de la journée doivent t’avoir épuisé. Et l’entrainement commencera dès demain matin.


Dans sa chambre, après le repas, Jolan était plongé dans ses réflexions. Quel endroit étonnant. Tout était empreint de mystères et de secrets. Tout semblait désert et pourtant, plusieurs personnes habitaient les lieux. Le temps lui-même semblait différent et parfois il avait eu l’impression que les choses ne semblaient pas être ce qu’elles semblaient être.


Il s’interrogeait aussi. Pourquoi Manthor le voulait-il auprès de lui ? Quel était son intérêt ? Il ne lui avait rien dit de ses projets à part que son entrainement allait commencer. Mais quel entrainement ? Il n’en savait rien non plus. Il n’aimait pas trop tout ce flou qui entourait tout et toutes choses.


Le sommeil eut du mal à s’imposer, ses pensées tournaient dans tous les sens. Mais il avait beau penser et repenser, il n’arrivait à rien. Comme un puzzle auquel il manquait trop de pièces pour qu’il recompose son paysage. Néanmoins, il finit par s’endormir et ne se réveilla qu’à l’appel de Manthor.


Après un déjeuner copieux, il rejoint son maître dans une salle sans fenêtre. L’ameublement est discret. Une table et une chaise, quelques bougies. Un cercle est tracé sur les dalles sombres du sol et des tentures rouges recouvrent tous les murs. Tout un tas d’objets hétéroclites s’entassait L’atmosphère est étouffante.


Manthor lui fait signe de se placer dans le cercle et de s’asseoir bien à son aise. Ce qui semble difficile au jeune garçon, il est tendu et peine à se relâcher.


- Dis-moi Jolan, que sais-tu de tes pouvoirs ?


- Ce que mon arrière-grand-père m’a expliqué. Ils me viennent du peuple des étoiles et mon père n’en a pas reçu alors que moi bien et ma soeur aussi. Tout dans l’univers est composé de petites étoiles et je dois voir ces étoiles pour pouvoir les dissocier et faire disparaître des choses. Je pourrais aussi recomposer ces choses et même en inventer, mais depuis la mort d’Ogotaï, je n’y arrive plus. Pourtant, je vois les étoiles et je sais rompre leurs liens, mais impossible de les lier entre elles. Pourtant, je l’ai déjà fait avec Alinoë et puis ensuite grâce à Ogotaï, j’ai guéri Thorgal.


- D’accord, c’est une bonne explication et il ne sert à rien de rentrer plus dans les détails, tu sais ce qu’il faut savoir. Il te faut à présent apprendre à maîtriser tout ça. Pour commencer, tu vas t’appliquer sur ce que tu sais déjà faire. Tu vas me dématérialiser chacun des objets que tu as aperçus sur la table. Un par un juste qu’à ce qu’il n’en reste plus.


- Mais pourquoi faire ça puisque je sais le faire ?


- Ne pose pas de questions Jolan, fais juste ce que je te dis de faire.


Soupirant intérieurement, Jolan se concentra sur le premier objet que lui présenta Manthor. Une simple fourchette de métal. Rien de difficile. Il pouvait la faire disparaître en deux-trois secondes.


- Je voudrais que tu essaies d’aller plus vite, maintenant. Pour chaque objet, je veux que tu y ailles au plus vite de ce que tu peux faire.


Jolan fut surpris de la demande. Il n’avait jamais pensé à la rapidité de son pouvoir. Il se contentait de se concentrer et quand ça y était, ça y était. Finalement l’exercice allait être plus ardu que prévu. Le fait de vouloir accélérer les choses lui faisait perdre de la concentration nécessaire et résultat, il mettait plus de temps ou loupait carrément la manoeuvre. Ce qui l’énervait. Et plus il s’énervait, moins il arrivait à ses fins.


Manthor ne disait rien, se contentant de poser les objets devant lui. Mais le jeune homme avait l’impression de voir le sourire derrière le masque. Et imaginer cela le perturbait encore plus.


La matinée se passa ainsi et à la fin de celle-ci, Manthor stoppa l’exercice. L’élève lui était épuisé. Il ne s’attendait pas à cela et suivit son compagnon vers la salle à manger.


- Que retiens-tu de cet exercice Jolan ?


- Que vous avez voulu me montrer que je ne savais rien !


Il avait répondu vivement, toujours énervé et un peu dépité. Puis il se reprit. Manthor n’avait pas répondu à sa remarque exaspérée et attendait en silence.


- J’ai compris que si je savais des choses, ce n’est pas pour autant que je les ai vraiment assimilées. Et qu’avant d’apprendre ce que je ne connais pas du tout, il me faut maîtriser ce que je connais déjà un peu.


- Tu es intelligent Jolan, tu apprendras vite. Peut-être que ça te paraîtra lent, mais je peux t’assurer que ce sera rapide.


Le repas fut pris en silence, malgré un nouveau compagnon à la table. Un jeune homme aux cheveux blonds presque blancs, un peu plus âgé que le fils de Thorgal. Après un bref salut, il s’était assis et n’avait plus dit un mot. Jolan n’avait pas insisté et s’était plongé dans ses pensées. Toujours les mêmes questions sur la raison de sa présence le turlupinaient. Et si ce garçon n’avait pas envie de parler, ça ne le dérangeait pas. Draye !? Oui ! C’était le nom sous lequel il s’était présenté. En l’entendant, il avait ressenti une autre espèce de déjà-vu, mais sans aucune vision. Sensation très vite passée. Il n’y songeait d’ailleurs plus.


L’après-midi fut consacré à des exercices guerriers. L’adresse au tir à l’arc de Jolan était déjà remarquable, mais il lui manquait force et pratique dans le maniement de l’épée. Au corps à corps, il était trop fluet, bien qu’agile et souple. La séance fut donc agrémentée de musculation et autres activités visant à endurcir l’adolescent.


Ensuite, il lui fut permis de se promener librement dans la forteresse, bien que Manthor lui rappela qu’il y avait bien des zones qui lui étaient interdites. Ce qui ne le perturba pas. Fatigué, tout ce qu’il désirait c’était prendre l’air. L’atmosphère à l’intérieur était oppressante, la luminosité était réduite et l’air souvent étouffant, une bonne bouffée d’oxygène lui ferait le plus grand bien avant de rejoindre son lit.


Les jardins étaient splendides. Toutes sortes de fleurs y poussaient en désordre apparent et dans une grande impossibilité. Il apercevait des espèces du Nord et d’autres qu’il avait rencontrées au cours du long voyage familial vers le Sud. Et encore d’autres plantes totalement inconnues qui ne semblaient pas provenir de Mitgard. Les parfums qui s’exhalaient de tous ces pétales rassemblés étaient enivrants et lui faisaient le plus grand bien.


Sa ballade l’emmena d’abord vers un labyrinthe végétal dans lequel il ne s’aventura pas. Les haies taillées de près étaient hautes de 3 mètres au minimum et les allées qu’elles formaient ne laissaient la place que pour un homme passé. Ce dédale semblait presque vivant. Mais d’une vie étrange et inquiétante. Il se fit la réflexion qu’il en parlerait à Manthor. Puis oublia, fasciné par un nouveau paysage.


Après avoir contourné le mystérieux assemblage de murs de plantes, il avait abouti à ce qu’il nomma intérieurement le champ de roches. Une multitude de pierres de formes et de tailles diverses y reposait comme déposées là par une main inconnue. Parfois certaines se touchaient et formaient une sculpture plus aberrante. Le soleil qui éclairait l’ensemble y allongeait les ombres et le vent sifflait en glissant entre chaque. Une âme semblait habiter l’endroit, qui vous susurrait à l’oreille et mouvait sinueusement autour de vous. Ce n’était qu’une impression bien sûr, mais tenace et envoutante.


Jolan déambula dans l’endroit, posant parfois une main sur l’une, s’arrêtant pour savourer le spectacle, humant l’air ou écoutant. Il finit par atteindre le centre du champ. C’est là que se dressait le plus étrange de tous ces rochers. Plutôt qu’un rocher, d’ailleurs, il ressemblait presque à une statue sculptée par un artiste torturé. Il était grand également, un peu plus que lui, mais pas spécialement plus que d’autres. Le plus étonnant était son humidité. Jusque-là, il n’avait touché que


de la pierre sèche et celui-ci était totalement recouvert d’une fine rosée. Intrigué, il tendit les doigts pour l’effleurer et ressentit une petite décharge électrique. Il retira sa main surpris et s’assit en face pour l’observer à loisir, dans un état proche de la transe.


Il aurait pu rester là des heures, mais Manthor l’interpella soudain.


- Viens Jolan ! Il est temps de rentrer ! Tu as encore du travail aujourd’hui.


- Manthor ? C’est quoi ce rocher ? Il est tellement… tellement différent.


- Rien qui te concerne Jolan.


Son maître lui tourna le dos et se mit en route. L’adolescent hésita, regarda une dernière fois le rocher, se promit de revenir et finit par suivre la grande silhouette qui s’éloignait déjà.


Se rappelant de la première phrase de Manthor, il l’interpella :


- C’est quoi ce travail que je dois encore faire ?


- Oh rien de bien fatigant ! Mais en plus de maîtriser tes pouvoirs, devenir un guerrier complet et augmenter ta force et ta résistance, il y a autre chose que tu dois apprendre… Sais-tu lire Jolan ?


L’enfant rougit et fit non de la tête. Il ne savait pas bien sûr. Pourtant, il aurait bien voulu, c’était un de ses plus vieux rêves. Tout enfant, sur l’île, il avait demandé à son père de lui enseigner, mais Thorgal ne savait pas, pas plus qu’Aaricia. C’était normal évidemment, mais il en avait ressenti une énorme frustration. Ensuite, il n’en avait plus parlé, il avait gardé ça au fond de lui, un regret.


- Vous allez m’apprendre ? Je vais savoir lire ?


Manthor parut sourire derrière son masque.


- Oui, tu vas apprendre à lire. Et aussi à écrire. Et encore plein d’autres choses qui te seront utiles.


Heureux tout d’un coup, l’adolescent se précipita vers la forteresse dans un mouvement qui rappelait l’enfant qu’il était encore un peu.


***


Les jours se suivirent ainsi, entre les différentes matières à étudier. Jolan progressait bien même s’il trouvait qu’il n’avançait pas assez vite. Une sorte de lassitude commença à l’envahir. La monotonie de ses journées pesait sur son moral, le manque de contacts humains aussi. Seul Manthor, toujours aussi secret et Draye, toujours aussi taciturne l’accompagnait parfois. L’un dirigeait l’apprentissage et l’autre lui servait d’adversaire pour les combats à l’épée ou pour la lutte. En dehors de ça, il était seul. Petit à petit, Jolan se renfrogna, son appétit diminua. Il devint aussi silencieux que le reste de l’endroit. Ses progrès s’en ressentirent et Manthor finit par lui en parler.


- Que se passe-t-il ? Pourquoi sembles-tu si triste ?


- Je ne sais pas… Je m’ennuie je crois. Ma famille me manque et j’ai l’impression que tout ce que je fais est inutile. Je ne vois pas ce que ça va m’apporter tout ce que j’apprends. Cela ne fera que m’isoler encore plus.


- Il est encore trop tôt pour que tu voies où tout cela va te mener Jolan ! Mais tu dois me faire confiance à ce sujet. Bien, je pense qu’il est temps que je te confie un premier vrai travail, une mission délicate même. Te sens-tu prêt ?


- Si je suis prêt ? Je ne sais pas, mais il faut que je fasse autre chose.


- Demain, je t’expliquerais en détail ce que j’attends de toi. Aujourd’hui, repose-toi et prends des forces.


C’est plein d’enthousiasme que Jolan se réveilla le lendemain. Enfin, il allait utiliser tout ce qu’il avait appris. Il ne savait rien de ce que Manthor attendait de lui, mais ça lui était égal, il accepterait n’importe quoi du moment que ça l’éloigne du train-train qui le rendait fou.


C’est à table que son maître lui fit part de sa mission. Et il écouta avec attention.


- Je vais te renvoyer en Mitgard. Comme tu le sais, Mitgard est le monde central et donc le royaume le plus intéressant pour trouver l’arbre cosmique Yggdrasil. Car c’est lui que tu vas devoir trouver. Ou plus précisément ses racines. Yggdrasil est un arbre à part, il est partout à la fois, mais ses racines sont au nombre de trois. Pour ce qui nous intéresse, tu dois trouver la racine qui passe sous Mitgard et la remonter jusque son origine en Jötunheim, le royaume des géants. Lorsque tu seras arrivé là, tu trouveras la fontaine du dieu Mimir, source de toute sagesse et de toute connaissance. C’est Mimir le but de ta mission. Tu lui poseras une question à laquelle lui-seul peut répondre. Tu comprends bien tout ce que tu as à faire ?


- Oui ! Mais comment vais-je trouver Yggdrasil ? Personne ne l’a jamais vu chez les hommes et personne ne sait quel chemin prendre.


Manthor poursuivit ses explications. Ensuite, il emmena Jolan dans une des pièces interdites. Elle était totalement vide et dans les tons rouges comme tous les endroits importants de la forteresse. Des portes parsemaient les murs, toutes semblables. Massives et verrouillées, elles semblaient inébranlables.


- Nous sommes aux portes des différents royaumes de la terre et d’autres mondes. Tu sais que les mondes sont gardés par la gardienne des clés et que rare sont ceux autorisés à passer de l’un à l’autre. Elle seule a le pouvoir d’ouvrir les portes. Elle et moi. Il y a longtemps, j’ai trouvé le moyen d’ouvrir des passages. Mais je n’ai pas le droit de les emprunter, je suis condamné à l’entremonde et il m’est impossible de me rendre ailleurs. Mais toi tu le peux, tu l’as déjà fait plusieurs fois d’ailleurs. Je ne suis pas sûr que la gardienne apprécie, mais au départ je ne fais que te renvoyer en Mitgard, ton monde. Que peut-elle dire à cela. A toi ensuite de trouver Yggdrasil, unique autre possibilité de passer d’un monde à l’autre. Bien, il est temps, je vais t’ouvrir la porte. Rappelle-toi tout ce que je t’ai dit et tu ne devrais pas avoir de problèmes.


Jolan inspira profondément et lorsque Mitgard s’ouvrit à sa vue, il avança résolument. A peine la porte franchie, il se retourna, mais à nouveau, comme dans ses expériences passées, celle-ci avait disparu. Il observa l’endroit où il avait surgi. Une forêt ensoleillée, les oiseaux chantaient et une brise douce faisait frémir le feuillage. On devait être un matin au printemps. Avril peut-être. L’adolescent eut l’impression de revivre dans l’instant. Plusieurs mois s’étaient écoulé depuis son départ des vikings du nord, c’était encore l’hiver à ce moment-là et il avait l’impression de ne pas avoir vu les


jours passer. Impression venant principalement du manque de nuit dans l’entremonde. Le soleil y brillait en permanence, ce qui troublait fortement ses notions d’écoulement du temps.


L’adolescent regarda autour de lui. Quelle direction devait-il prendre ? Il ferma les yeux repensant aux paroles de Manthor.


- Prends ceci, c’est un rameau d’Yggdrasil, il est lié à l’arbre cosmique et te guidera. Mais pour cela, tu devras le laisser faire et l’écouter, c’est peut-être le plus difficile.


Concentré sur la petite branche enfermée dans un médaillon posé sur sa poitrine, Jolan tenta d’entrer en contact, de l’entendre, mais il avait beau faire, il n’entendait rien. Au bout d’un temps, il se lassa et décida de se mettre en route à l’instinct. Il finirait bien par trouver une solution.


La forêt était immense plus qu’il ne l’avait d’abord pensé. Elle semblait ne pas avoir de fin et cela faisait plusieurs heures qu’il la traversait sans aboutir nulle part. Il commençait à se demander s’il était vraiment en Mitgard même si tout y ressemblait. Mais il n’avait aucune raison de douter de ce que lui avait dit Manthor. Quel but aurait-il eu à lui compliquer la tâche ?


Il finit pourtant par s’asseoir, la journée avait filé et le soleil était bas sur l’horizon. Au milieu des arbres, l’obscurité s’était étendue et il peinait à distinguer les alentours. Il était temps de s’arrêter, de manger une partie des provisions qu’il avait emportées et puis de s’installer pour dormir. Il ne craignait pas de rencontrer une bête féroce ou l’autre, le feu qu’il avait allumé l’en protégeait et pour des marauds éventuels, il y avait peu de risque vu la superficie de la forêt.


En regardant les étoiles par une trouée dans la feuillée, il repensa au rameau d’Yggdrasil et tenta à nouveau de l’entendre. Mais comme à son arrivée, il n’obtint aucun résultat et finit par s’endormir profondément.


- Jolan !? Jolan ! Ecoute-moi ! Tu dois te réveiller et poursuivre ta route. Je sais qu’au fond de toi tu es à mon écoute. Lève-toi et continue à marcher, le but n’est pas loin.


L’adolescent se redressa en sursaut. Il avait entendu et même si il n’entendait de nouveau plus rien, il savait enfin qu’il était sur la bonne route.


Après avoir étouffé les braises du feu, il se remit en route, sans réfléchir à une direction. Il marcha le restant de la nuit. A l’aube, les arbres se raréfièrent, la végétation se mit à changer, les plantes, fleurs et même les insectes lui semblèrent différents. Il approchait, il le sentait. Le médaillon sur sa poitrine palpitait doucement, émettant une douce chaleur.


Pourtant, il lui fallut marcher encore plusieurs heures avant de voir enfin Yggdrasil, l’arbre cosmique, énorme, majestueux, prenant tout l’espace. Ses feuilles miroitaient de mille couleurs fantastiques et plusieurs animaux mythiques nichaient entre ses branches ou broutaient à ses pieds.


Intimidé, subjugué, Jolan s’arrêta. L’aura qui se dégageait de l’arbre divin formait comme une barrière invisible et protectrice.


- Avance ! Tu es arrivé, on ne va pas s’arrêter ! Tu n’as rien à craindre !


Le pas hésitant, Jolan s’avança vers l’arbre jusqu’à pouvoir poser une main sur son tronc qu’il sentit vibrer d’une énergie infinie. Il devait trouver la bonne racine, celle qui le mènerait en Jötunheim. Et pour cela, il devait entrer dans l’arbre.


Inquiet, il pénétra dans une arche qui s’ouvrait aux pieds du tronc. Elle semblait s’être ouverte exprès pour lui. A l’intérieur, il faisait moins sombre qu’il l’aurait cru, une lumière impossible illuminait les lieux et il n’éprouva aucune difficultés à progresser jusqu’au centre, là où partaient les racines.


Elles étaient énormes et massives. Mais surtout elles se ressemblaient et il hésitait sur laquelle suivre. Toutes les trois pouvaient le mener à la fontaine de Mimir, tout comme elles pouvaient l’amener au puits d’Urd en Asgard ou à la source d’Hvergelmir en Niflheim. Et il sentait qu’il n’avait pas le temps de se tromper. Une vibration colérique sourdait doucement et le pressait de prendre une décision.


Soudain, la terre sous ses pieds s’ébranla, comme un tremblement de terre léger. Une des racines était secouée de mouvements spasmodiques et il comprit qu’il devait la suivre. Le géant à l’autre bout devait se remuer provoquant ces secousses.


Le trajet le long de la racine bien qu’assez facile fut néanmoins fatigant car il lui fallait parfois passer par-dessus, d’autres fois par-dessous. A deux reprises, il dut progresser à plat ventre. Mais il finit par aboutir à la fontaine de Mimir. Le géant était là et lui bouchait la vue. Impossible de voir le dieu. Faisant bien dans les huit mètres de haut, le gigantesque bonhomme manoeuvrait difficilement et lourdement. Il bougeait des pierres en marmonnant, comme s’il arrangeait son intérieur pour le rendre plus joli, alors qu’il n’y avait que de la terre et de la roche.


Jolan ne se concentra qu’une seconde avant de dématérialiser un morceau d’un énorme bloc de pierre situé en hauteur. Celui-ci n’étant plus maintenu s’écroula pour finir sa chute sur le crâne du géant stupéfait. Il s’affala pesamment sur le sol provoquant une nouvelle secousse qui fit tomber l’adolescent également.


Se relevant rapidement, le jeune homme se dirigea vers le dieu. Celui-ci était posé sur un tapis de feuilles et bien que Jolan sache à quoi il devait ressembler il ne put s’empêcher de sursauter. Le spectacle d’une tête momifiée et sans corps avait de quoi surprendre.


- Qui es-tu et que fais-tu ici ? Les hommes n’ont pas le droit de venir en ces lieux !


- Je suis Jolan Thorgalson et je suis venu poser une question.


- Et pourquoi répondrais-je à la question d’un humain ?


- Parce que je peux détruire cet endroit si je n’ai pas de réponse.


Associant les actes aux paroles, Jolan se concentra à nouveau pour faire s’écrouler un autre rocher et puis encore un autre et encore un autre.


- Arrête ! C’est d’accord, je répondrai à ta question, mais cesse d’abimer ma demeure. Que veux-tu savoir ?


- Vylnia, la déesse bannie par Odin pour avoir aimé un homme, je veux savoir comment elle peut retrouver sa déité et retourner au Vanaheim.


- Odin est un dieu qu’on ne fait pas changer ainsi d’avis. Il te faut l’amadouer et seulement si tu lui apportes quelque chose qui lui manque, tu pourras obtenir que Vylnia soit rétablie dans sa vie d’avant. Rend-lui son oeil qu’il m’a confié il y a bien longtemps et tu arriveras à tes fins.


- Où est cet oeil ? Je veux une réponse ou ta demeure n’en sera bientôt plus une.


- Il est dans ce petit coffret que tu vois, prend-le ! Il ne me sert à rien de toute façon. Et va-t’en que je puisse remettre de l’ordre chez moi. Va-t’en et ne reviens plus !


Jolan se saisit du coffret et profitant que le dieu avait l’attention détournée par le fatras autour de lui, il remplit une petite fiole d’un peu d’eau de la fontaine. Ce n’était pas prévu, mais une impulsion du moment et qu’il ne pouvait repousser.


Il faussa ensuite compagnie à Mimir avant que le géant se réveille, refit le chemin en sens inverse et se retrouva bientôt à l’intersection des trois racines. Il lui fallait maintenant trouver un moyen de rejoindre l’entremonde. Manthor l’avait averti qu’il devait se débrouiller sans l’arbre à la sève d’or qui ne pouvait pousser que dans les mondes non terrestres. Jolan n’avait rien dit, mais il savait que ce n’était qu’une épreuve de plus imposée par son maître car celui-ci était tout à fait capable de venir en frontière de Mitgard pour le faire passer dans l’entremonde.


S’il quittait l’arbre cosmique, il n’aurait plus de passages car seule la gardienne pouvait les lui ouvrir. La solution résidait dans l’arbre. Celui-ci était vivant, plus vivant que toute chose dans l’univers, il lui suffisait de le convaincre. Mais les menaces n’auraient aucun effet. Même avec ses pouvoirs, il ne pouvait faire de mal à l’arbre.


Une brûlure sur la poitrine, son médaillon qu’il avait oublié durant son périple auprès de Mimir chauffait de plus en plus. Il le retira, puis parla à Yggdrasil.


- Je voudrais repartir vers l’entremonde, ce que j’avais à faire ici est fait. Je n’ai comme présent à t’offrir en échange de ce passage que ce rameau. Je sens qu’il a besoin d’être ici.


L’arbre parut soupirer de tout son être et une nouvelle cavité s’ouvrit sous les yeux du jeune garçon qui s’y sentit pousser. Avant d’y pénétrer, il posa délicatement la petite branche au creux des trois racines, remercia silencieusement l’arbre de vie et le quitta.


La porte avait été parfaitement calculée. Il émergea à l’entrée de la forteresse. Manthor l’attendait déjà, averti d’une manière ou d’une autre.


Jolan lui tendit presque timidement le coffret récupéré auprès de Mimir. Son maître le prit sans dire un mot puis le laissa passer.


- Et maintenant ?


- Maintenant Jolan, maintenant, ma mère va enfin retrouver sa vie. Mais pour l'instant, va te reposer. Tu me retrouveras tout à l'heure.


Bien que curieux, l'adolescent obéit. Il ne verrait pas Vylnia, malgré son envie. Manthor restait toujours aussi mystérieux et ça le déprimait un peu. Il avait espéré qu'il serait fier de lui, mais rien, pas un mot de remerciement. Tant pis, il serait fier pour deux.


A l'heure du repas, il rejoignit la salle à manger où il était attendu et s'assit silencieusement à sa place.


- Alors, est-ce que cette expérience t'a plu ? Qu'en as-tu retiré ?


Jolan réfléchit quelques secondes, sachant que l'homme caché sous le casque n'aimait pas qu'il réponde précipitamment.


- C'était intéressant et même si ça ne m'a pas paru extrêmement difficile, je me suis rendu compte que je ne maîtrisais pas encore tout mon pouvoir et qu'il est temps que je reprenne l'entraînement.


- C'est bien Jolan. Tu t'es débrouillé d'excellente façon et tu mérites une récompense. Suis-moi.


Très content, l'enfant suivit sans se faire prier. Manthor l'avait félicité, il n'en revenait pas et un sourire large comme une entaille dans un arbre en train d'être abattu lui barrait le visage.


Son maître ouvrit une porte donnant sur une pièce que le jeune homme n'avait pas encore eu l'occasion de visiter. De taille réduite, elle était sombre, noyée dans les ombres. Les larges tentures rouges habituelles masquaient les murs et au centre, un globe brillait légèrement.


- Viens Jolan ! Et regarde !


Le gamin s'approcha de la boule qui se mit soudain à propager une lumière étincelante qui lui fit fermer les yeux. Puis la l’éclat se stabilisa et il put enfin plonger ses yeux dans l'image qui commençait à se former.


Des silhouettes prenaient doucement forme humaine et après quelques secondes, il distingua sa famille. Son père, sa mère, Louve et Aniel étaient occupés à prendre leur repas. Ils devisaient tranquillement et parfois Aaricia semblait ailleurs, le regard perdu dans le vague.


Jolan ne put s'empêcher de tendre la main et toucher le globe. Sa famille sursauta, chacun regarda autour de lui, mais rien n'avait changé dans leur intérieur. Thorgal ouvrit même la porte pour vérifier les extérieurs de la maisonnette, puis revint s'asseoir.


Ils reprirent leur repas, mais donnèrent l'impression d'une soudaine bouffée de bonheur.


- Il s'est passé quoi ?


- Rien de bien spécial. Lorsque tu as touché la sphère, tu es entré dans une sorte de communication avec eux et tu leur as insufflé une partie de ton bonheur. Viens maintenant, retournons à notre programme d'entraînement.


Jolan ferma les yeux, revivant la scène et suivit son maître, gardant l'image à l'esprit. Pour l'instant, il était heureux et se sentait à sa place.


Fin du premier épisode

20 Avr 2015
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Le dernier homme


Je suis seul. Mon dernier compagnon est parti depuis longtemps déjà. Parti comme tous les autres avant lui. J’ai songé – tant de fois – à les suivre. A en finir. Ici, sur la terre de mes ancêtres abandonnée depuis tant d’années que j’en ai arrêté le compte.


Que me reste-t-il comme avenir ? J’ai tout vu, tout connu. Avec les miens, on a exploré le monde, on s’est promené de découvertes en découvertes, on a conquis tant de choses. Les moindres mystères sont tombés les uns après l’autre. Cela nous prit du temps, mais on avait tout le temps.


Puis, nous sommes arrivés au bout de ce que nous pouvions apprendre. Nous avons cherché des occupations pour que notre esprit reste à son plus haut niveau, mais plus rien ne s’est offert à nous.


Résignés, nous nous sommes donc contentés de vivre et d’attendre. Attendre quoi !? Chacun de nous connaissait la réponse. Sans plus de but, nous avons décliné. La vie n’avait plus d’intérêt. La mort fut donc notre dernier choix. Nous vivions parce que nous le voulions, nous allions mourir parce que nous le voulions aussi. Pour nous, c’était tout simple, un simple arrêt décidé de nos fonctions vitales.


L’un après l’autre, mes compagnons prirent ce chemin. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus que moi.


Je suis donc seul. Et l’avenir qui s’étend devant moi devrait m’effrayer. Mais la peur m’est inconnue. Seule la lassitude m’empoisonne. Pourtant, je ne suivrai pas mes compagnons. J’ai maintenant trouvé un nouvel intérêt à ma vie.


J’ai bravé le dernier interdit, la seule chose que nous avons refusé d’accomplir. Mes créatures sont maintenant prêtes. Tôt ce matin, je les ai déposées dans la forêt. Elles m’ont regardé plusieurs fois en s’éloignant, de leur regard confus, cherchant à comprendre qui j’étais, qui elles étaient. Elles sont rudimentaires et je les ai voulues ainsi. Leur cerveau malléable gardera en lui mon souvenir comme une trace incompréhensible qui accompagnera leur destin.


Lâchées dans la nature, parmi les animaux, je vais les observer, suivre leur évolution. Peut-être, feront-elles mieux que nous. Peut-être que ce nouvel homme sera l’homme attendu.

 

20 Avr 2015
Admin · 200 vues · 0 commentaires
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Prométhée, an 289 : les nomades de l'aube

Prométhée, an 289 : les nomades de l’aube

Sur Prométhée, la vie s’est organisée. Trois grandes cités ont vu le jour, suivant les transhumances. La première se situe près du vaisseau écrasé, bien qu’elle s’en soit un peu éloignée, le vaisseau lui-même étant devenu un lieu de culte, à l’intérieur duquel on ne rentre plus. La deuxième ville s’est érigée presque à l’opposé sur la planète et la troisième presque à l’opposé de la seconde. Chacune d’elle est habitée pendant une certaine période, 16 ans terriens pour les deux premières, deux pour la dernière.

L’existence, bien qu’archaïque par beaucoup de côtés, est paisible. L’extraction de minerais tels que le fer ou le cuivre a cours depuis plus de 150 ans. Cette découverte à permis de réinventer l’électricité sous forme d’éoliennes. Bien que présente, cette source d’énergie est peu utilisée et sert principalement pour l’éclairage des maisons et des cultures. Les premières habitations, sans toit, ont été remplacées très tôt par des structures plus complexes, reliées entre elles par des routes naturelles simplement débarrassées des pierrailles diverses qui jonchent le sol de Prométhée. La nuit permanente, si difficile à accepter par les anciens est maintenant totalement assimilée par ceux qui n’ont jamais connu un autre rythme. La vie diurne n’est plus évoquée que par les plus vieux et dans ceux-ci, peu s’en rappellent vraiment.

Plusieurs découvertes ont jalonné l’histoire des colons. La plus importante et la plus ancienne fut de trouver, presque par hasard, la prometheus alga, une algue poussant au fond des grands lacs du sud, ceux dont la surface est la plus large et le fond peu profond, contrairement aux équatoriens. Ce végétal, véritable miracle pour la communauté se révéla utile dans bien des domaines. Source première de nourriture, en plus des potagers de légumes terriens, elle est riche en protéines et en sels minéraux. Pendant plusieurs années, ce fut sa fonction principale. Mais elle était également combustible après avoir été séchée et compactée permettant ainsi de cuire les aliments ou de fondre les métaux. Du fil provenant de la nervure principale, épais et résistant, pouvait être tissé pour créer des vêtements ou tressé en cordes. Après traitement, elle servait également aux toitures.

Le quotidien des prométhéens est des plus simples. Chacun travaille là où il est le plus qualifié et pour le bien de la communauté. Les loisirs sont basiques. Des jeux d’extérieur pour les enfants, beaucoup de baignades, écouter les conteurs, apprécier des chanteurs ou une pièce de théâtre étant les principaux.

Le groupe initial a fortement augmenté au fil des ans. Evaluée à plus ou moins 5000 âmes, la population est pourtant difficilement recensable. De petits groupes se sont formés dans des villages, dont les principaux représentés par les pêcheurs d’algues. Les clans des nomades de l’aube restent les plus mystérieux. Dès la première transhumance, certains des anciens ont préféré s’écarter pour vivre en suivant l’aurore. Obligés de reprendre la route environ tous les quatre mois, lorsque la température devient trop chaude, ils ont coupé le contact et fonctionnent en autarcie totale.

Elsa est guide des cités premières depuis la mort de Liliane, bien des années plus tôt. Elle présente maintenant le physique d’une accorte octogénaire et affiche l’âge canonique de 313 ans. Comme tous les habitants de Prométhée son système biologique s’est ralenti, elle a vieilli cinq fois moins vite qu’elle ne l’aurait fait sur terre. Elle vit seule depuis la mort de son compagnon Gilles, une quarantaine d’années plus tôt et est secondée par Sam. Des anciens, dans les adultes, elle est la dernière à avoir toute sa tête. Trois autres sont encore vivants, mais se sont enfoncés dans une sénilité aggravée. Il fut établi après plusieurs cas de pathologies semblables que les passages dans les sarcophages de cryogénisation, fort appréciés pour leurs vertus apaisantes, étaient la cause de cette dégénérescence. Elsa et Sam n’ayant jamais accepté d’être endormis, ont échappé à la maladie. Parmi les enfants du voyage, au nombre de 17, plusieurs sont décédés et les autres présentent pour la plupart au moins les premiers symptômes.

Les chats ont proliféré. Seuls animaux sur la surface de la planète, ils n’ont aucun prédateurs et bien vite, beaucoup sont retournés à une vie sauvage, évitant le contact des hommes. Par sélection, Sam, maître-chat suprême, a réussi à augmenter leur taille et les petits félins du départ accusent maintenant une taille moyenne de trente centimètres bien que les quarante soit de plus en plus fréquent, le but avoué étant de pouvoir les utiliser pour certains travaux, bien que la concrétisation sur le terrain soit plutôt mitigée. Les sentiments des prométhéens envers ces animaux sont variables. Si la plupart y sont attachés de par leur nature unique, d’autres estiment que leur utilité est quasi nulle et prônent une campagne d’éradication. Les règles fixées depuis des décennies ayant accordé à ces bêtes un statut protégé, les débats, depuis quelques temps, vont bon train. D’aucun voulant même qu’on utilise leur fourrure pour confectionner des vêtements.

*****

C’est dans ce climat tendu que les rumeurs commencèrent. Certains chats domestiques avaient disparus et petit à petit, on en vint à parler des nomades de l’aube. Les enfants, surtout, étaient friands de ces histoires qu’ils assaisonnaient à toutes les sauces, mais la plus fréquemment rencontrée était que les nomades de l’aube venaient durant le sommeil de la cité, s’introduisaient dans les maisons et s’emparaient des bestioles. Ce qu’il advenait ensuite de ces matous étaient également source inépuisable de racontars divers. Les uns soutenaient qu’ils accompagnaient leurs nouveaux maîtres sans chats à eux, d’autres arguaient qu’ils servaient à des expériences horribles, mais souvent on entendait que les nomades les torturaient pour passer le temps, ce qui était pour la petite communauté, le comble de l’horreur.

Fanny, une des plus jeunes descendantes d’Elsa, penchait pour la troisième solution. Découvrir la vérité à ce sujet était son dada du moment et elle interrogeait toutes les victimes de disparitions sans qu’aucune réponse satisfaisante ne lui soit donnée. L’on savait que l’animal était là au moment du coucher et au réveil, on n’en trouvait plus trace. Des recherches avaient beau être menées, elles ne donnaient rien.

La petite fille au physique d’une douzaine d’années avait une amie un peu plus jeune qu’elle, Siyra, avec laquelle, elle faisait les quatre cents coups au grand dam de leurs parents. Un soir, terme qui avait évolué au fil des ans pour désigner la période avant le coucher, elles s’ennuyaient ferme et sous l’impulsion de l’aînée, commencèrent à discuter de leur histoire favorite.

- Tu sais qu’il y a encore deux chats qui se sont envolés sans laisser de traces !

- Oui, maman connaît bien une des familles à qui c’est arrivé. C’est comme d’habitude, ils n’étaient plus là quand ils se sont levés.

- Moi je dis qu’il faudrait faire des patrouilles. On coincerait ces tordus de nomades de l’aube.

- Bah ! Tu sais bien que les grands disent que ce n’est pas assez important. Et puis, j’ai entendu qu’ils veulent pas énerver ceux qui n’aiment pas les chats, alors ils font rien.

- De toute façon, les grands ils font jamais rien, à part travailler et beaucoup parler. On devrait s’en occuper nous-mêmes.

- Nous-mêmes !? Tu es folle ! On est trop petite !

- Mais non ! En plus j’en ai déjà parlé à Marco et il est d’accord. On n’a qu’à se lever pendant la nuit et sortir. Puis on se cache et on attend. Je suis sûre qu’il faudra pas longtemps pour qu’on en attrape un.

- Marco !? Pfff !!! Tu veux quand même pas qu’on y aille avec lui ! Il est bête Marco !... Et puis je l’aime pas, il me tire toujours les cheveux.

La petite fille ne cachait pas son animosité envers le gamin. Un peu plus vieux qu’elle, il aimait fanfaronner et ennuyer les plus jeunes.

- Oui, mais il est costaud et il pourra nous protéger. Ce sera quand même quand tout le monde dort et les nomades, ils sont dangereux. La mère de Marsi, elle a dit qu’ils se promenaient tout nu et qu’ils savaient à peine parler. Et puis, qu’ils nous aimaient pas parce qu’on vit mieux qu’eux.

- Elle en sait rien d’abord ! Personne les voit jamais.

- C’est ce que tu crois, mais, moi, je sais bien que des expéditions vont jusque chez eux et qu’ils doivent toujours faire très attention de pas les énerver.

- Bin, justement, s’ils sont dangereux, on doit laisser faire les adultes.

- Y aura plus de chats si on les attend ! Non ! On doit s’en occuper ! Demain, on préparera des provisions et on essaiera de prendre les massues et on surveillera la ville.

- Je sais pas si c’est une bonne idée.

- Mais si tu verras, on va découvrir la vérité et grâce à nous les chats seront sauvés.

La voix de la maman de Fanny leur demandant de se coucher et de se taire interrompit la conversation. Siyra n’avait pas accepté, mais Fanny savait que ce n’était qu’une question de temps. Il lui tardait d’être au lendemain.

*****

Tout comme les deux gamines, Hamm se préparait. Consciencieusement, il étalait son matériel sur la table en pierre, vérifiant que tout était propre et en état. Il aimait cet instant, juste avant de sortir dans la ville endormie, il le prolongeait volontairement pour en savourer chaque étape. Devant lui s’exposaient une massue, un poignard et une tige métallique. A côté de ces objets, on distinguait un sac du vert typique aux textiles issus des algues ; à l’intérieur des provisions pour sa promenade. Toujours les mêmes aliments. Des fruits séchés, des galettes et de l’eau.

Tout cela ne lui était d’aucune utilité, les cités étaient tranquilles, à peine y avait-il parfois une petite altercation entre deux fêtards. Mais il ne pouvait imaginer sortir sans son attirail. Même s’il n’avait jamais dû s’en servir, cela pouvait arriver. La prévoyance était un signe d’intelligence se répétait-il souvent.

Hamm habitait une petite maison reculée aux frontières de la ville, il aimait la solitude, n’avait pas de compagne, ni d’enfant et il n’en voulait pas. Pas loin de fêter ses 150 ans, ses seuls plaisirs consistaient à sortir la nuit. Si des besoins physiques lui venaient, il allait simplement trouver une femme à câlins, jamais la même pour éviter tout attachement. C’était de toute façon rare. La journée, il dormait pour profiter ensuite de la période de sommeil des habitants. Aussi loin qu’il se rappelait, il avait toujours fonctionné ainsi. Enfant, les autres gamins ne l’aimaient pas, le trouvant trop différent, il n’en avait cure. Maintenant, c’était ses voisins qui le jugeaient bizarre et pour lui ça n’avait toujours aucune importance. Personne ne lui avait jamais demandé pourquoi, il aimait tant ce rythme décalé et si on l’avait fait, il n’aurait su répondre. Peut-être parce qu’il n’aimait pas les contacts sociaux. La nuit, il pouvait déambuler sans voir personne et si par hasard il rencontrait un insomniaque, il s’éloignait simplement.

Enfilant une cape, non pour se protéger du froid, mais parce qu’il aimait se sentir enveloppé, il s’équipa de ses armes, mit le sac en bandoulière et sortit.

*****

De leur côté, Fanny et Siyra faisaient pareil. Elles se faufilèrent en silence hors de la maison et glissèrent le long des façades sans dire mot. Se dirigeant vers le nord, elles atteignirent l’hôpital où patientait Marco, à la grande désapprobation de Siyra qui aurait préféré une expédition à deux, malgré la peur qui la tenaillait.

Le gamin les attendait en scrutant les alentours. Nerveux, il oublia de taquiner les filles. Tout d’un coup, il était embarqué dans une aventure qui finalement ne lui plaisait pas trop, mais il affichait son sourire narquois habituel, bien qu’à y regarder de plus près, celui-ci était crispé.

- Tu as réussi à prendre une massue ?

Fanny, moins stressée que ses camarades, ne pensait qu’au bon déroulement de son plan. Elle n’avait pas pu emporter l’arme désirée, pas plus que Siyra et s’était contentée de couteaux, mais elle espérait que ce n’était pas le cas de leur ami.

- Non ! Mon père la garde dans sa chambre parce qu’il dit que c’est pas un jouet et j’ai même pas réussi à emporter autre chose. J’ai juste un peu d’algues à manger… Vous croyez qu’on doit continuer ?

- Bien sûr qu’on doit continuer ! On va pas faire demi-tour maintenant. De toute façon, on ne sera pas obligé de les attaquer. On n’aura qu’à prévenir rapidement quelqu’un.

- Oui, mais si ça tourne mal ?

- Qu’est-ce que tu veux qui tourne mal ! On va juste surveiller la ville pour repérer les nomades de l’aube lorsqu’ils arriveront et qu’ils s’attaqueront à des chats.

- Vous savez qu’ils mangent les chats !

Fanny et Marco se retournèrent vers la benjamine du groupe. Elle ne s’était pas mêlée à la conversation et semblait rêveuse.

- C’est vrai ! J’ai entendu Poli qui en parlait l’autre jour, mais je voulais pas le croire. Et puis, j’ai aussi entendu des gens dans une taverne, ils disaient la même chose. Et quand ils m’ont vu, ils se sont tus. Je crois que Marco a raison, on devrait rentrer.

- Mais tu es folle ! T’imagines ! Ils mangent les chats ! C’est dégueulasse ! On peut pas laisser faire ça ! Venez ! On va patrouiller !

Résolument, Fanny se mit en marche. Elle commençait aussi à angoisser un peu, mais un sentiment de devoir plus fort que tout l’emplissait. Elle adorait les chats et penser qu’on pouvait leur faire subir de telles choses la révoltait.

D’après ce qu’elle en avait appris en enquêtant sur les faits relatifs à l’affaire, la plupart des chats disparaissaient dans les quartiers les plus près du lac principal. C’était là qu’ils devaient aller. Tout en progressant vers la zone, Fanny interrogeait son amie pour en savoir plus sur ses dernières révélations. Mais la petite fille ne pouvait guère lui apprendre grand-chose de plus. D’après la dernière conversation surprise, les nomades de l’aube se nourriraient des félins depuis très longtemps parce que c’était la seule viande sur Prométhée et elle supposait qu’il n’y avait plus de chats près de leurs campements parce qu’ils les avaient tous dévorés. Ils étaient alors obligés de descendre vers la ville pour en trouver. Marco profita de l’occasion pour étaler sa science.

- Ils doivent être des drogués et ils peuvent plus s’en passer. Maman m’a expliqué ce que c’était être drogué. C’est comme papa qui peut pas se passer de l’alcool d’algues et qui est saoul tous les soirs. Et quand il en a pas, il est comme fou et il doit absolument en trouver.

Alors, il part de la maison pour voir des copains… Les nomades, ils doivent être comme lui, à part que c’est avec les chats.

Pour la première fois, le gamin racontait une partie secrète de sa vie et les deux petites filles l’écoutaient fascinées sans oser l’interrompre. L’enfant continua en expliquant que c’était une maladie et que son papa n’était pas responsable quand il buvait, ça devait faire la même chose quand on mangeait les animaux.

Tout en devisant, le groupe atteignit l’extrémité de la ville et en sortit.

*****

Hamm avait déjà farfouillé dans plusieurs rues, il ramassait tantôt un déchet, tantôt un caillou qu’il mettait sur le côté. Depuis toujours, il avait horreur du désordre et les gens qui salissaient sans aucune gêne le mettaient hors de lui. Peut-être aussi pour ça qu’il préférait ne pas avoir de contacts avec eux.

Par contre, il aimait les chats. Il se sentait en accord avec eux, ils aimaient les mêmes choses, la nuit, la discrétion et la propreté. Pourtant, il n’en possédait pas, il les préférait libre. La nuit, après son tour en ville, il partait vers le grand lac pour les retrouver. Petit à petit, il s’approchait de plus en plus de certains, dont un énorme matou qui devait faire pas loin des 50 centimètres. Le spectacle le ravissait et il devait souvent faire un effort pour ne pas en ramener un avec lui.

Il s’installa au bord de l’eau, près d’un rocher qui le dissimulait. Les deux lunes brillaient pleinement, ce qui lui permettait d’admirer au mieux les aller-venues des félins. Certains se chamaillaient, d’autres se reposaient paresseusement. Quelquefois, il pouvait voir des chatons qui jouaient à se sauter dessus.

Sa rêverie fut bientôt interrompue par des voix se rapprochant. Se redressant légèrement, il aperçut trois personnes en route vers son coin de paradis. Que faisaient-elles là !? Et que devait-il faire, lui ?

Il n’avait aucune envie d’être dérangé dans ses plaisirs. Le mieux était de s’en retourner chez lui. Il pourrait toujours revenir le lendemain.

*****

Fanny se rendit soudain compte qu’ils s’étaient fort éloignés de la ville. Elle tourna la tête à gauche puis à droite. L’endroit, qu’elle connaissait pourtant bien, semblait tout à coup très différent. La luminosité était pareille à la journée, mais elle avait l’impression qu’il faisait plus sombre. Plus loin, elle voyait le lac qui brillait légèrement. Et des mouvements. Qu’elle n’arrivait pas à associer à quelque chose de connu.

C’était sûrement les nomades, les bouffeurs de chats ! Elle stoppa net, imitée par ses amis, surpris.

- Taisez-vous ! Ils sont là ! Venez, on va se planquer, ils nous ont peut-être pas encore vu.

Elle chuchotait. Bien que déterminée, elle ne savait plus trop quoi faire. La ville était loin derrière eux. Leurs armes lui semblaient bien minables. Et si les autres s’approchaient, ils seraient dans un beau pétrin.

Elle tira ses deux compères vers un gros bloc rocheux qui lui semblait une planque un minimum sécurisante. La question était de savoir quelle attitude adopter maintenant qu’ils les avaient trouvés. Les observer ? Oui, peut-être. Ou rentrer avant d’avoir de vrais ennuis ?

Cachés, ils surveillaient les silhouettes vagues se détachant près de la nappe d’eau. Quelque chose ne collait pas, mais Fanny ne mettait pas le doigt dessus. Les formes se rapprochaient, elles semblaient fort petites. Trop petites en fait. Peut-être qu’ils avançaient comme des bêtes, à quatre pattes. A force de manger des chats, ça devait les avoir transformés. On disait bien qu’ils ne savaient pas parler, les chats non plus ne parlaient pas. Ils devenaient des chats, c’était ça.

Arrivée à cette conclusion, Fanny paniqua. Elle se redressa d’un bond. Ses amis sursautèrent sans savoir vraiment pourquoi, mais tout aussi apeurés qu’elle.

- Qu’est-ce qu’y se passe !? Qu’est-ce que t’as vu !?

- Je… On doit partir ! Vite !

- Mais !... Et les chats !?

- On s’en fout des chats ! Faut filer tout de suite ! Vous comprenez pas ! Ils sont plus comme nous ! Ils se transforment ! Venez ! Vite !

Les gamins se précipitèrent vers la ville, mais s’arrêtèrent à peine trois pas plus loin.

*****

Intrigué par les évènements, Hamm n’avait finalement pas bougé. Il avait compris rapidement que les trois personnes étaient des gamins. Mais pour ce qu’ils foutaient là, il n’en avait aucune idée. Il avait donc décidé de les surveiller, les avait vus se cacher un rocher plus loin, attendre quelques secondes puis paniquer.

Mais maintenant, ils étaient dans la merde. Ils avaient pénétré sur le territoire des chats et ceux-ci n’appréciaient pas. Les félins avaient formé un cercle autour des enfants, serrés l’un contre l’autre, et se rapprochaient. Sous peu, ils lanceraient la première attaque. Vu le nombre, les mômes n’avaient aucune chance.

- Et merde ! Je fais quoi maintenant ?

*****

- Fanny ! On fait quoi !?

Marco s’était instinctivement tourné vers le chef naturel du groupe, oublieux de ses velléités de dur-à-cuire.

- Je sais pas ! Je sais pas !

- J’ai peur Fanny !

Siyra se mit à sangloter en se collant encore plus près de Marco qu’elle ne détestait plus du tout. Elle voulait juste rentrer, retrouver maman et son lit. Et oublier les chats, les nomades de l’aube et tout ce qui allait avec.

Un chat, le plus gros, était maintenant tout près d’eux. Il avait bandé ses muscles, s’apprêtant à sauter. Juste derrière, les autres adoptaient la même position. Il ne disposait plus que de quelques secondes pour trouver une solution.

Fanny sortit son couteau. L’arme dérisoire dans la main, elle attendait le choc, ne sachant plus très bien ce qu’elle avait en face d’elle. Des chats ou des nomades ?

Le premier félin se mit à courir, il n’avait que quelques pas à faire avant de bondir. Mais au dernier moment sa course fut stoppée net par quelque chose lui tombant dessus.

A partir de là, tout s’enchaîna rapidement. Lorsqu’ils y penseraient plus tard, les gamins seraient incapables d’expliquer clairement la suite des évènements.

*****

Sans en avoir envie, Hamm s’était précipité. Il aurait préféré laisser les morveux se débrouiller seuls quitte à se faire écharper, mais il était aussi là pour ça. Le choc fut rude. Malgré sa taille peu commune, le chat était léger et ils roulèrent sur le sol. Des deux mains, il avait agrippé un pelage épais dont il savoura un instant la texture avant de sentir une brûlure sur l’avant-bras. Une patte griffue avait traversé le tissu de son vêtement avant de s’attaquer aux chairs. Hamm poussa un cri rauque qui accompagna les feulements rageurs du félin en une plainte stridente qui déchirait les tympans.

Sans conteste plus fort que son adversaire, il avait pourtant du mal à maîtriser sa fureur. Il lui fallait pourtant se dépêcher, les autres qui avaient reculé lors de l’impact, se regroupaient à nouveau et s’approchaient. Il devait se débarrasser du mâle dominant et pour cela, il devait libérer une de ses mains, mais les mouvements secs, rapides, puissants et déterminés de son opposant rendaient les choses difficiles. Pas le choix, il banda ses muscles au maximum et lança sa main droite vers un cou remuant.

*****

Un homme avait surgi de nulle part et avait percuté l’attaquant. Les enfants regardaient bouche bée le combat qui se déroulait à quelques centimètres d’eux. Fanny, en particulier, était fascinée. Les deux formes entremêlées sous la lumière des lunes et des étoiles formaient un ensemble bizarre et pour l’imagination fertile de la gamine, elles amenaient des hypothèses diverses qui disparaissaient de son esprit aussi vite qu’elles y apparaissaient. Elles voyaient surtout des hommes-chat, encore sous le coup de sa frayeur toute récente. Le plus imposant possédait une crinière touffue qui lui descendait jusqu’au bas du dos, ce ne pouvait donc être un prométhéen, ceux-ci arborant la coupe courte, même pour les femmes.

La créature étrange lâcha la fourrure du plus petit sous le regard ahuri des gamins. Sans vraiment visualiser le mouvement, la main libre se retrouva sur l’encolure de l’ennemi et d’un geste vif et plein de force, elle balança le félin à deux mètres.

Le chat atterrit sur ses pattes, se retourna pour défier son adversaire du regard, poussa un feulement aigu et désagréable, fit demi-tour et disparut dans une course gracieuse, suivi de ses congénères.

*****

- Mais qu’est-ce que vous foutez là !? Vous êtes inconscients ou quoi !?

Les enfants s’étaient recroquevillés sur eux-mêmes, Marco et Siyra cachés derrière Fanny, lui laissant le soin des explications.

- On… On… On voulait attraper les nomades de l’aube.

- Les nomades de l’aube !? C’est quoi cette histoire !?

- Ce sont eux qui enlèvent les chats !... Pour les manger !

Fanny avait redressé la tête. Le danger éloigné, elle ne se sentait pas fautive. Ce qu’ils avaient fait était bien, elle le savait. Elle ne se doutait juste pas que les chats les attaqueraient. Et ça c’était pas sa faute, on ne lui avait jamais dit que les chats attaquaient les hommes.

Hamm éclata d’un grand rire.

- Mais pourquoi vous riez !? Arrêtez ! C’est pas drôle ! Les nomades, ils sont pas comme nous, ils vivent tout nus et ils savent pas parler et ils mangent les chats. En plus, maintenant, ils ont commencé à se transformer et ils deviennent presque des chats. Et moi, je veux pas qu’on mange les chats !

Le solide gaillard s’esclaffait de plus belle en entendant l’histoire farfelue de la fillette. C’était hilarant. Il se tapait sur les cuisses, peinant à s’en remettre.

S’essuyant les yeux, il finit par se calmer et reprit son sérieux.

- Ecoutez-moi bien les mioches ! Et vous avez intérêt à rentrer ce que je vais vous dire dans vos petites cervelles. Je ne sais pas comment vivent les nomades de l’aube et je m’en fous, mais ce que je sais c’est qu’ils ne mangent pas les chats. Pas plus qu’ils ne se transforment en quoi que ce soit. Si des chats disparaissent, c’est juste qu’ils sont attaqués par les autres, les chats sauvages dont vous avez rencontré une bande.

- C’est même pas vrai ! Les chats ne font pas ça !

- Si, ils le font ! Comment crois-tu qu’ils survivraient autrement. On ne leur donne plus à manger. Certains voudraient même qu’on s’en débarrasse. Ils n’ont rien à se mettre sous la dent. Il faut bien qu’ils mangent. En général, ils se battent entre eux et pénètrent rarement dans la ville, mais parfois un audacieux ou l’autre le fait et s’en prend aux chats domestiques. C’est aussi simple que ça.

Fanny regardait maintenant l’homme qui les avait sauvés d’un oeil suspicieux. Ce n’était pas normal qu’il se trouve là à cette heure de la nuit.

- Et vous, vous faites quoi ici ? Peut-être que vous êtes un nomade de l’aube et que vous vouliez attaquer les chats sauvages.

- Bon, là, vous commencez à me courir. Ce que je fais ne vous regarde pas, mais juste pour info, je suis là parce que notre guide Elsa m’a chargé de patrouiller dans la cité et ses alentours. Maintenant, vous allez rentrer chez vous et oublier toutes ces foutaises. Personne ne mange les chats, point !

Ne se préoccupant plus des enfants, Hamm leur tourna le dos et repartit vers le lac et son rocher. Il allait mettre du temps à retrouver la confiance de ses amis. Tout ça à cause de gamins trop crédules aux racontars. Manger du chat ! N’importe quoi ! Personne n’aurait osé !

« Enfin presque personne » pensa-t-il en regardant l’intérieur de sa besace.

20 Avr 2015
Admin · 285 vues · 0 commentaires
Catégories: Nouvelles

Le puits et le petit chemin


Dans le village, il n'y a pas de disparitions. Chacun connaît le danger et tous évitent d'emprunter le petit chemin derrière le puits abandonné. Même les enfants, pourtant si prompts à désobéir à un interdit, acceptent de respecter une règle vieille de plus de cent ans.



Ce hameau composé d'une quinzaine de bâtisses rudimentaires est situé à l'écart des grands centres urbains. La ville la plus proche est à l'est, à environ une trentaine de kilomètres. L'autre au sud demande près de 50 bornes de routes pas toujours en bon état. Les habitants sont habitués à vivre ainsi retirés du monde, ils s'organisent entre eux. Les uns ont les fruits, les autres des légumes, tandis que certains élèvent quelques bétails. Un camion épicerie s'arrête devant la chapelle une fois par semaine, le mardi, propose le manquant, et livre les commandes. Ainsi, la majorité des villageois présents et passés n'a jamais eu besoin de quitter leur petit coin tranquille et s'en félicitent. La ville, pour eux, n'est qu'un endroit de perdition.



Les enfants vont à l'école sur place. Celle-ci, trop petite pour satisfaire aux quotas, n'est pas subventionnée. L'apprentissage est dispensé par un instituteur imprévu, Maurice, atterri là plusieurs années auparavant, après un drame personnel dont il ne parle jamais. Taciturne, il est pourtant apprécié de ses voisins natifs du cru qui le rémunèrent de diverses manières. Tout le monde y trouve son compte et la vie s'écoule, paisible.



Les visiteurs sont rares. Pourtant d'un charme certain, la région est peu prisée par les touristes et de rares randonneurs s'y perdent parfois. Quand une telle chose se produit, il est de coutume de les avertir du danger. Bien sûr, ces étrangers n'y croient pas, mais le conseil ayant été donné, personne ne se sent coupable de ce qui se produira ensuite.



Maurice, à son arrivée, a choisi de suivre les coutumes de son nouveau lieu de vie. Pourtant, la légende l'a toujours intrigué sans qu'il se décide à vraiment poser des questions, ni à se rendre sur place pour comprendre l'origine des racontars. Les quelques informations en sa possession se contentent de naviguer à l'orée de ses pensées. Depuis 12 ans qu'il s'est installé, il a vu trois fois des touristes disparaître. C'est peu. Pour lui c'est déjà beaucoup. Mais si ces incidents l'ennuient, il n'a pas l'énergie ou le courage de s'en préoccuper plus. Toutes ses forces lui servent à tenir jour après jour. Presque vide d'émotions, il se contente chaque matin d'attendre le soir.



Aujourd'hui est une journée comme les autres, la matinée s'est passée à enseigner la lecture et le calcul aux plus jeunes de ses élèves et des notions d'algèbre au plus vieux. C'est l'heure de midi, les enfants jouent dans un semblant de cour de récré – plutôt un terrain vague jouxtant l'école – qu'il est censé surveiller. Mais il est las et préfère demeurer à son bureau. Il rêvasse au passé, au présent, à un avenir morose et sans attrait.



L'esprit ailleurs, il est sorti de ses pensées noires par Albert qui entre en trombe dans la classe.



— M'sieur ! M'sieur ! Y a des gens qui arrivent au village !



L'évènement exceptionnel est toujours l'occasion pour les enfants d'une belle excitation. Suivant leur âge, ils ébauchent des hypothèses sur ces présences inhabituelles, posent des questions sur le pourquoi ou se cachent effrayés par l'inconnu.



Maurice sort sur le seuil, comme tous les résidents, à l'exception de la vieille Valentine, paralysée, qui reste assise dans son fauteuil à écouter la radio.



Un groupe de trois silhouettes se rapprochent. L'école est le premier bâtiment lorsqu'on arrive par l'est, Maurice sera donc le premier à rencontrer les visiteurs, ce qui ne l'enchante pas. Ils seront heureux, ravis de leur promenade, étonnés de trouver une agglomération. Ils auront faim, seront peut-être un peu fatigués. Ils voudront manger un morceau, voire passer la nuit. Et il devra les renseigner, leur expliquer qu'il n'y a ni restaurant et encore moins un hôtel dans le coin. Sans oublier de les prévenir. Le plus important. Le plus désagréable.



Les trois randonneurs stoppent leur marche à sa hauteur. De jeunes adultes, dans la vingtaine, deux filles et un garçon, sympathiques et enjoués. Une jolie blonde se dirige vers lui et malgré lui, il se sent troublé. Cela fait trop longtemps qu'il n'a plus regardé une jolie femme, qu'il n'en a plus vue non plus et qu'il n'y a pas pensé. Dans le village, il ne fait plus attention à ses voisines. La plupart sont vieilles, les autres en couple. Toutes sont invisibles face à son désespoir.



— Bonjour ! Nous marchons depuis plusieurs heures et on serait bien content de trouver une gargote pour manger un morceau.



Exactement comme il l'avait prévu. Il s'entend répondre bien plus aimablement que dans son imagination. Il n'y a rien pour se restaurer, mais peut-être que les Serval pourront leur offrir un peu de soupe, ils sont accueillants et aiment la visite. Puis il regarde cette jeune femme disparaître après le tournant. Il est un peu déçu sans savoir pourquoi et ne remarque pas son oubli de la mise en garde.



*****



Freddy, Erika et Yasmina sont assis devant un potage épais chez les Serval. Un couple d'une soixantaine d'années. Marie-Jeanne, rondouillarde et bavarde, leur tient la conversation. Les deux ont ouvert leur porte avec enthousiasme, heureux de la distraction. Jean raconte des anecdotes sur la région, sur les riverains, discute du temps. Il peine à garder le crachoir, souvent interrompu par son épouse qui aime à parler de bêtises. Mais même si ça l'énerve, il la regarde avec tendresse et lui laisse la direction des débats dès qu'elle le souhaite.



Aucun des deux ne songe à parler du petit chemin. Maurice a fait le boulot. Du moins, c'est ce qu'ils pensent.



Les heures s'égrènent rapidement dans la bonne humeur et décision est prise de loger sur place les invités. La maison ne dispose que d'une chambre, mais si ça ne les dérange pas, ils pourront dormir dans l'étable, les quatre vaches du couple étant aux champs, elle est libre et propre.



Dans la nuit, alors que tous dorment, le vent se lève et les nuages s'agglutinent. Le temps change, devient menaçant, puis les éclairs et le tonnerre font leur apparition. Un orage subit, violent et éphémère que nul n'entendra.



A son réveil, Maurice repense à la jeune femme, trop brièvement entrevue la veille, puis repousse la songerie, un peu coupable dans son deuil. De toute façon, elle est sûrement repartie, cette perspective l'attriste, mais le persuade de se préparer pour ses cours.



Plongé dans l'instruction de ses écoliers, les trois jeunes gens ne reviennent à son esprit qu'à la pause de dix heures. Irrité, il tente de les repousser, mais une chose le tracasse, un truc qu'il a dû oublier. C'est en sortant sur le seuil qu'il se rend soudain compte qu'il n'a pas prévenu les randonneurs. Il suppose que quelqu'un aura pris le relais, probablement les Serval, mais il n'arrive pas à s'en convaincre. Et si de sa faute, le petit groupe était parti au petit chemin, celui derrière le vieux puits. Le doute le tenaille jusqu'à ce qu'il n'y tienne plus. S'il arrivait malheur, il ne s'en remettrait pas. Il ressent une diffuse inquiétude pour les trois promeneurs, mais dans son esprit, c'est un visage barré d'une boucle blonde qui tournoie.



Avisant Lucas, il le charge de veiller sur ses camarades le temps de chercher un livre resté chez lui. Il n'ose avouer aux enfants son erreur. Hors de vue de l'école, il se met à courir. Qu'importe que ses voisins le regardent étonnés, il doit faire vite, il a peut-être une chance de rattraper le trio.



Devant la porte des Serval, il ne prend pas la peine de frapper et entre à toute volée, faisant sursauter Marie-Jeanne occupée à la préparation du déjeuner.



— Ils sont encore là ?



— Mais de quoi tu parles Maurice ? Assied-toi et prend un café, tu as l'air tout chamboulé.



— J'ai pas le temps, dis-moi juste si les gamins d'hier sont repartis et quand… et puis dans quelle direction aussi.



— Ah ! Mais j'ai pas trop fait attention où ils allaient moi, mais ils sont partis y a peut-être une heure.



Marie-Jeanne le regarde perplexe. Il semble bien bizarre l'instituteur. Elle se pose vaguement la question du pourquoi, puis oublie. Il a déjà disparu de toute façon et elle a son repas à terminer. Jean est bougon s'il ne mange pas à l'heure.



Maurice a repris sa course. Il ne s'interroge pas et fonce vers le vieux puits abandonné. Depuis les années qu'il habite au hameau, il a appris à connaître les sentes cachées. En suivant quelques raccourcis, peut-être aura-t-il le temps de rejoindre les jeunes gens. Il l'espère tandis que l'image de la boucle blonde lui fouette le cœur.



Des branches lui griffent le visage et les chardons lui lacèrent les mollets. Des racines semblent prendre un malin plaisir à le ralentir. Pourtant, il a déjà vagabondé sur ces étroites percées, les mauvaises herbes y sont nombreuses, mais les emprunter est aisé. Pas cette fois, il trébuche, tombe parfois et a l'impression de ne pas avancer. Un sentiment d'urgence le pousse à ne pas s'appesantir sur ses difficultés et à poursuivre vers son but.



Le ciel se voile de cumulus grisâtres, le soleil se cache avant de réapparaître quelques secondes. La température a chuté. La belle journée de printemps se transforme en une autre bien plus maussade. Maurice peste contre l'accumulation d'obstacles qui se dressent devant lui. S'il se met à pleuvoir, et c'est déjà certain, il aura plus de mal à repérer les trois inconnus devenus si importants à ses yeux.



Le puits finit par se profiler dans les brumes qui s'effilochent sur ses pierres moussues. La vieille construction offre une vue lugubre de ruine abandonnée depuis trop longtemps, comme une tumeur incongrue dans la beauté du paysage qui l'entoure. Maurice frisonne en passant à côté et resserre le col de son manteau. Il fait vraiment froid maintenant et toujours aucune trace du trio.



Le petit chemin, très broussailleux mais praticable commence son périple juste derrière le trou barré de planches depuis des décennies. Maurice s'arrête quelques secondes, réfléchit vite. Il est possible qu'ils ne soient pas encore arrivés, mais dans le cas contraire, perdre du temps n'est pas opportun. Il se décide vite et préfère prendre le risque de les louper plutôt que celui de les attendre pour rien.



Au début, il avance facilement, mais bien vite un crépuscule sombre pose une chape sur les bois qui l'entourent. L'orage gronde en explosions tonitruantes, les éclairs déchirent la voute céleste et apportent le temps d'une seconde une clarté sauvage dont profite au mieux Maurice.



Il ne connaît pas l'endroit, n'y est jamais venu, puisque comme tous, il respecte les anciennes coutumes de son village d'adoption, il ne sait donc vers quoi il se dirige, mais déterminé à progresser et retrouver les égarés, il s'entête.



Le temps semble s'être figé et l'instituteur a l'impression de ne plus avancer. Pourtant, il finit par apercevoir trois silhouettes dans le lointain, mais la foudre ne les a éclairé qu'un instant trop bref. Qu'importe, maintenant qu'il se sait près du but, il se sent ragaillardi, la fatigue de sa course effrénée s'évanouit et il accélère.



— Ohé ! Ohé !



Personne ne lui répond hormis les coups bruyants du tonnerre. La pluie tombe depuis quelques minutes, drue et intense, il est trempé, malgré son blouson. Sans s'en soucier, il continue, plus proche à chaque illumination.



De temps en temps, il lance un nouveau cri, espérant attirer l'attention, mais les silhouettes ne se retournent pas, marchent en enjambées mécaniques droit devant elles. Il est tout près maintenant, à deux pas peut-être, s'il tend la main, il pourrait les toucher et l'idée d'effleurer la jolie blonde à la boucle indomptée lui donne la chair de poule. Perturbé par cette sensation oubliée, il ramène ses doigts et se porte à la hauteur du trio pour les dépasser et s'arrêter devant eux.



*****



Au village, Marie-Jeanne a posé les assiettes sur la table et servi la potée. Jean s'est installé et mange de grand appétit, mais le silence de son épouse le perturbe. C'est inhabituel. Tellement qu'il en pose sa fourchette.



— Qu'est-ce qui s'passe ? Y a un problème ?



— J'sais pas. J'pense à l'instituteur. Il est passé au matin, il avait l'air tout en affaire.



— Il voulait quoi ?



— Il cherchait les jeunes d'hier et il est parti avant que j'aie le temps de lui demander pourquoi.



— Et alors ? Depuis l'temps qu'il est tout seul, il a dû craquer pour une des gamines. C'est qu'elles étaient bien jolies.



— Non, il était effrayé. Je l'ai pas vu tout d'suite, mais c'est ça, il avait peur. Tu crois que…



— Que quoi ? Tu penses que ça à voir avec le puits et le chemin ?



— Oui, peut-être. On n'en a pas parlé avec ces promeneurs, mais peut-être que lui aussi ne leur en a pas parlé et peut-être qu'il s'est mis en tête de les rattraper pour les mettre en garde.



— J'espère bien qu'non. Parce que c'est une foutrement mauvaise idée ça.



— Et l'orage qu'était pas prévu, tu crois que c'est pour ça ?



— C'est bien possible.



Les deux vieillards se regardent un moment puis Jean soupire avant de se lever.



— J'crois bien que j'vais devoir aller voir si l'instituteur est à l'école.



Il n'en a pas très envie. Comme il l'a dit à son épouse, c'est une très mauvaise idée de se mêler de ces choses-là. Sur le pas de la porte, il se retourne pour regarder la femme qui partage sa vie depuis tant d'années. Il lui fait un petit sourire, tout en même temps rassurant et fataliste.



— Jean ? Tu prendrais pas le fusil ?



— Pour quoi faire ?



— Demande au moins au père Marcel d'aller avec toi si tu dois y aller.



Jean acquiesce, lui tourne le dos et se dirige vers l'école. Sur sa route, il s'arrête chez le père Marcel, un veuf grincheux, mais d'un caractère costaud. Après lui avoir expliqué la situation, ils poursuivent jusqu'à la classe. Les enfants sont seuls et n'ont aucune nouvelle de leur professeur. Devant l'inquiétude des deux aînés, Lucas leur propose de les accompagner. Les deux vieillards savent bien qu'ils devraient refuser, mais ils ont la trouille, un renfort jeune et motivé est trop tentant. Lucas, lui, au contraire, se sent très fier et excité. Il a 15 ans et s'imagine invulnérable.



*****



Maurice est face à face avec la jeune fille qui obsède ses pensées depuis la veille, mais celle-ci ne semble pas le voir. Son regard est vide et fixe un point dans le lointain, elle n'arrête pas sa marche mécanique. Ses deux compagnons font pareil et ils bousculent l'homme venu à leur secours sans même lui accorder un regard, comme s'il n'existait pas.



Tombé à terre sous la surprise, l'instituteur se relève, s'interroge et flippe. Le tout en même temps et sans rien comprendre.



Son environnement est toujours aussi sombre, pourtant à la lueur d'éclairs successifs, il finit par distinguer une étendue d'eau, un étang à ce qu'il peut en deviner. La surface ondule sous la force du vent, les bourrasques soulèvent des vagues de plusieurs dizaines de centimètres, certaines passant le mètre. Les arbres qui ceignent la mare ploient, prêts à se briser si la violence des éléments venait à s'amplifier. C'est vers ce lieu apocalyptique que se dirige le trio d'égarés.



Maurice essaie de se souvenir de ce qu'il a appris au fil des ans. Ses voisins n'étaient pas spécialement bavards sur la légende, il avait fallu du temps pour qu'ils se dérident. Un manque de confiance envers les étrangers et une incompréhension vis-à-vis de ce drôle de gaillard venu se perdre chez eux. Parce qu'il fallait être sacrément bizarre pour s'installer là.



Une banale histoire d'amour qui avait tourné mal. Un suicide brutal de la jeune femme délaissée par un amant insouciant. Puis le retour de l'amoureux, simplement parti à la guerre sans prévenir. Après avoir appris la mort de sa bien-aimée, il avait disparu. Depuis, on racontait que la zone derrière le puits était hantée. Jusqu'où exactement, on ne savait pas, mais tous savaient qu'emprunter le chemin était dangereux.



Maurice ne sait plus trop où se trouve la vérité, mais il est prêt à croire n'importe quelle légende. Tout semble tellement hors du monde réel. Il n'y a nulle trace d'un quelconque fantôme, mais les trois jeune gens hypnotisés qui avancent vers un étang terrifiant lui semble suffisamment hors norme pour reconsidérer ses croyances. Leur but lui apparaît clairement. Et il le refuse, il veut les sauver. Ou peut-être ne veut-il sauver que la jolie blonde. A moins que ce ne soit lui seul qu'il cherche à sauver. Il ne sait plus trop, mais il doit les empêcher d'approcher plus près de la mare.



*****



Jean, Marcel et Lucas progressent aussi, ils ont dépassé le vieux puits et se sont engagés sur le chemin qu'ils s'étaient toujours promis d'éviter. Les deux vieillards sursautent à chaque craquement, et ils sont nombreux. L'adolescent essaie de montrer un visage sûr de lui, mais il n'est pas plus rassuré que ses compères. Il regrette de les avoir accompagnés, mais par orgueil, refuse de l'avouer.



Leur expédition s'avère plus facile que celle de Maurice, le déchaînement climatique semble maintenant se concentrer à plusieurs centaines de mètres devant eux, ailleurs, le vent et la pluie se sont totalement arrêtés. Seul le froid persiste, ils frissonnent malgré leurs vêtements chauds, mais avancent, décidés à rejoindre l'instituteur, même s'il est un peu idiot.



Jean songe à part lui qu'ils ont fait une erreur de ne pas lui expliquer plus les raisons de s'écarter du chemin. S'ils avaient raconté toute l'histoire, Maurice aurait été bien plus prudent. Peut-être même qu'il ne se serait pas lancé dans cette aventure. Mais il y a des choses qu'on préfère garder sous silence, des choses honteuses, même si on n'a rien à y voir.



A l'époque, le hameau était encore plus petit, seuls sept foyers le composaient. Tous les habitants actuels descendaient de ces ménages originels. La belle Mathilde attirait tous les regards, aussi bien ceux des mariés que ceux des célibataires. Trois adolescents se consumaient d'amour, mais la jeune fille les repoussait systématiquement. Elle rêvait d'un prince charmant, d'une autre vie. Mais ses soupirants ne désespéraient pas, les voyageurs étaient si rares qu'ils étaient persuadés qu'elle finirait par se lasser d'attendre et choisirait l'un d'eux.



Mais le hasard fit qu'un travailleur saisonnier se perdit par chez eux et Mathilde tomba immédiatement sous le charme. Leur passion dura quelques jours puis l'amoureux disparut. La jeune femme en fut profondément malheureuse, à un point tel qu'elle perdit ses belles couleurs et sa joie de vivre. Elle prit l'habitude de se promener près du puits. L'endroit était plus agréable en ce temps-là, on y puisait encore de l'eau, c'est là qu'elle s'était donnée à son éphémère amant pour la première fois. Elle ne pouvait s'empêcher d'y revenir, espérant en vain l'y trouver.



Les adolescents finirent par perdre patience. Les mois avaient passé, ils avaient attendu suffisamment, elle devait choisir. Un jour, ils la suivirent et la rejoignirent près du puits. Elle chantonnait tristement, perdue dans ses souvenirs et ne les attendit pas approcher. Elle était seule puis, ne l'était plus. Elle les regarda sans émotions, ne répondit pas lorsqu'ils engagèrent la conversation. Agacés par son manque d'entrain et son indifférence, ils devinrent rapidement plus agressifs, plus entreprenants. Elle ne réagit qu'à peine lorsqu'ils la violentèrent, chacun leur tour, s'excitant l'un l'autre. Elle ferma les yeux et ne résista qu'au premier, mais maintenue par ses deux complices, elle se débattit en vain. Lorsqu'ils eurent terminé, ils l'abandonnèrent, meurtrie, blessée et l'âme vide. Si vide, qu'elle se releva et se jeta dans le puits.



On la retrouva quelques jours plus tard et nulle enquête ne vint confondre les agresseurs, mais les traces de coups étaient explicites, au village, tous comprirent et tous se turent. On condamna l'endroit et chacun reprit ses occupations.



Des mois après le drame, le plus vieux des adolescents retourna au puits et emprunta le petit chemin. On ne le revit jamais. Le petit Ernest, l'arrière-grand-père de Jean, qui traînait par-là, affirma que c'était Mathilde qui l'avait emmené avec elle. Puis ce fut le tour des deux complices de disparaître sans laisser traces.



Les habitants espérèrent d'abord que le fantôme de Mathilde serait satisfait, mais une nouvelle volatilisation amena aux mesures d'évitement de la zone. Plus aucun villageois ne disparut et seuls des égarés assouvirent les appétits de la morte.



*****



Mais aujourd'hui, Jean sait que c'est l'un d'eux qui est menacé et le plus innocent de tous. Il se sent coupable des fautes ancestrales, il se sent responsable de la méconnaissance d'un homme qu'il a appris à apprécier au fil des ans. Et il ne veut pas se sentir coupable et responsable s'il lui arrivait quelque chose.



Ils sont presqu'à l'étang, voient très bien les quatre personnes un peu plus loin. Maurice tente vainement d'empêcher l'une d'entre elles de plonger dans l'eau. Les deux autres y ont déjà pénétré et avancent, insensibles aux cris de l'instituteur, imperturbables à la mort qui les attend. La jeune femme maintenue par l'instituteur se débat avec rage. Des paroles décousues sortent de sa bouche.



— Laisse-moi le rejoindre ! Laisse-moi ! Il m'attend ! Tu comprends, il veut que nous nous retrouvions pour être enfin ensemble. Lâche-moi !



Elle supplie entre deux tentatives de dégagement. Maurice peine à contenir sa rage surnaturelle, mais refuse de céder, malgré les coups, les morsures et la force de la jeune fille. Il pense à Laura qu'il n'a pu sauver, Laura qui comptait sur lui, Laura qu'il a vu mourir dans l'accident, en même temps que leur petite fille. Elle lui avait souri avant de rendre l'âme, comme pour lui signifier qu'il n'y était pour rien, mais il n'avait pas compris. Il se punissait depuis. Douze ans à se flageller pour un coup du destin. Là, il a l'occasion de payer son dû, il ne veut pas la rater. Laura lui a pardonné, il le sait, peut-être qu'en sauvant cette jeune fille, il pourra se pardonner aussi.



Jean s'est précipité pour l'aider. Sans le remarquer, Maurice est entraîné insensiblement vers l'étang et il ne veut pas lâcher. Mais Lucas, plus jeune, plus rapide arrive le premier. Bientôt, ils sont quatre à retenir la jeune femme. Ils font maintenant du surplace, mais n'arrive pas à l'éloigner de l'endroit. Le vieil homme se demande si cela vaut la peine. Erika semble animée d'une énergie infinie, eux fatiguent déjà. A un moment plus ou moins proche, elle aura gain de cause, elle finira par rejoindre l'eau et ses camarades. Jean jette un œil vers ceux-ci. Yasmina disparaît à sa vue, il n'aperçoit plus que sa chevelure sombre, le reste de son corps est complètement submergé. Freddy a le visage hors de l'eau, pour une poignée de secondes encore, son regard est toujours aussi halluciné, sans conscience de sa mort imminente.



Le vieillard songe un instant qu'il pourrait peut-être plonger pour les aider, mais il n'en a pas envie et puis il ne peut pas lâcher la jolie blonde dont les forces se font de plus en plus violentes. A quatre, ils peinent déjà à la garder loin du bord, s'il abandonne ses compagnons, ils ne tiendront pas.



Marcel semble soudain capituler et ils ne sont plus que trois à se battre contre l'inéluctable. Erika continue à les admonester tandis que l'aïeul se tient la poitrine à côté d'eux, plié en deux.



— Ils l'ont tué ! Ils l'ont tué puis ils m'ont tuée. Je dois le rejoindre. Il est au fond du lac et il m'attend. Lâchez-moi !



Jean vient de comprendre, Marcel aussi. Ils ne connaissaient pas toute l'histoire, plus horrible encore que ce qu'ils avaient cru depuis toujours. Mathilde ne s'était pas suicidée, après le viol, ses agresseurs l'avait balancée dans le puits, peut-être encore vivante et avant cela, ils s'étaient déjà débarrassés de l'amant gênant en le noyant dans l'étang. Mathilde, depuis, n'espérait qu'une chose, pouvoir retrouver celui qu'elle aimait. Chaque disparition était une tentative, chaque disparition était un échec, mais elle continuait encore et encore. Elle ne serait jamais satisfaite.



Marcel s'est redressé et vient de plonger, Lucas hurle de peur et lâche prise. Maurice et Jean commencent à galérer pour de bon. Maintenir Erika devient presque impossible et ils ont déjà les pieds dans l'eau. Marcel nage vers le milieu de l'étang, puis s'enfonce. Jean songe que bientôt, ils devront laisser la jeune femme aller où Mathilde la veut, pourtant, il refuse de s'y résoudre. Ce sont ses ancêtres qui sont responsables, peut-être est-ce à eux de payer. Peut-être que ça soulagera le fantôme. Il est vieux, il est prêt à mourir, il aimerait pourtant que Lucas et l'instituteur s'en sortent. L'un est trop jeune pour payer les fautes et l'autre en est innocent. Il doute pourtant qu'un seul d'entre eux rentre au village.



L'eau leur arrive maintenant à la taille, Marcel n'a toujours pas reparu. Jean a le souffle court, ses muscles lui font mal et son cœur toque si fort qu'il a l'impression qu'il va exploser. Maurice n'est guère en meilleure forme. Il lutte depuis plus longtemps et a dépensé pas mal d'énergie dans sa course frénétique.



Lucas est assis sur le sol boueux, il suit des yeux tout ce qui se passe, mais paralysé par la peur, il ne parvient pas à faire un mouvement pour aider ses amis. Jean espère qu'il va prendre ses jambes à son coup, mais l'adolescent observe fasciné le drame qui se produit sous ses yeux.



Soudain, il se relève et pointe du doigt l'étang. Marcel vient de réapparaître. Il peine à revenir vers la rive, encombré dans ses mouvements par un poids qu'il s'obstine à traîner avec lui. Jean comprend aussitôt de quoi il s'agit.



— Regarde Erika ! Regarde ! On l'a retrouvé !



Il ne sait pas vraiment à qui il s'adresse. La jeune voyageuse ou le fantôme de Mathilde. Mais il tente d'atteindre quelque chose, il espère se faire entendre.



Arrivé à leur hauteur, Marcel stoppe sa nage. Dans ses bras, un squelette où subsistent encore quelques lambeaux de peau et des cheveux épars sur un crâne à nu. La vision n'est pas belle, mais Jean continue à interpeller Erika qui doucement diminue ses mouvements désordonnés. Perplexe, elle observe le cadavre, semble hésiter, ne plus savoir ce qu'elle doit faire. Les deux hommes qui la ceinturent en profitent et la tire hors de l'eau. Elle ne se débat plus, reste figée. Marcel suit le mouvement de ses deux compagnons, veillant à rester en permanence sous les yeux de la jeune fille.



Enfin sorti de l'étang, le trio s'effondre. Maurice ne lâche pas Erika, de peur qu'elle ne se précipite à nouveau vers la mort. Marcel suffoque et se tient la poitrine à deux mains. La douleur est atroce, le cœur est au bout du rouleau. Il sourit à Jean qui tente de l'aider.



— C'est inutile.



— Mais non ! Repose-toi un moment, ça va aller. Tu vas t'en sortir.



— Ecoute-moi… il faut que vous les réunissiez. Ils doivent être ensemble… Après ce sera fini.



Le vieil homme soupire une dernière fois puis se tait. Jean n'y croit pas. Il ne peut pas être mort. Et pourtant, il doit s'y résoudre, son ami n'est plus. Mais Lucas et Maurice, eux, sont toujours vivants, tout comme Erika qui semble maintenant vidée de son âme. Il sait qu'il n'y a que lui pour terminer le travail.



Après avoir fermé les paupières du père Marcel, il se charge du cadavre de l'amant assassiné il y a tant d'années. Maurice et Lucas s'occuperont d'Erika. Le quatuor reprend le chemin en sens inverse, évitant de se retourner vers l'endroit qui vient de prendre trois vies.



C'est au vieux cimetière que Jean emmène le groupe. Là, malgré la fatigue, il ouvre la tombe de Mathilde. Le boulot est pénible et la nuit est bien entamée lorsqu'il en termine. Maurice et Lucas ont été incapables de l'aider, l'un, obsédé par Erika, n'a pas lâché la main glacée de la jeune fille, l'autre, traumatisé par les récents évènements est resté à regarder hébété le vieil homme s'escrimer avec la pelle. Au final, Jean sort un cercueil pourri qu'il s'oblige à ouvrir. Il n'a qu'une hâte, que tout soit terminé. La dépouille de Mathilde est là devant lui, étrangement aussi belle qu'avant son décès, elle semble attendre, attendre le droit d'enfin pouvoir se décomposer et rejoindre l'autre monde.



Jean pousse le squelette dans la boîte en bois, puis referme et remet la terre par-dessus. Il songe que demain, il faudra expliquer aux voisins. Mais pour l'heure, il a encore une tâche à accomplir, ramener ses compagnons au bercail. C'est chez lui qu'il les conduit, il pourra les avoir à l'œil. Surtout Erika toujours hagarde. Elle marmonne que la belle dame blanche voulait juste retrouver son seul amour, qu'elle devait bien l'aider, répète le même refrain en un leitmotiv irritant. Pourtant, il la laisse faire, espérant qu'ainsi, elle expulse l'horreur des épreuves traversées.Jean espère surtout que Mathilde est maintenant satisfaite et enfin heureuse.



*****



Plusieurs mois ont passé. Erika est restée au village, elle a mis du temps à se remettre de sa mésaventure, elle souffre encore de cauchemars récurrents. Maurice l'a soutenue au mieux. Petit à petit, ils se sont rapprochés et l'instituteur commence à croire que pour lui, c'est le temps de revivre. Souvent, il se rend au cimetière et remercie la morte responsable de sa résurrection.



Jean a repris sa petite vie tranquille, les évènements l'ont vieilli, mais il s'estime chanceux, bien plus que Marcel. Le puits, le petit chemin et l'étang au bout ont perdu leur maléfice.



Malgré cela, nul n'a envie de s'y promener.


28 Jan 2015
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Catégories: Nouvelles

Vengeance

L'instant est jouissif, elle a le doigt posé,
Ferme, sur la gâchette, et patiente, heureuse,
Dans les vents de l'hiver, à la fenêtre ombreuse ;
Rien ne presse, il viendra, du ponant irisé.


Dans la foule en masse, elle avise exposé
Sa cible, sa vengeance, une raclure affreuse,
Et le rêve gisant sur la glèbe terreuse,
Se vidant de son sang, le sol bientôt rosé.


Il est temps pour viser, l'œil froid sur la lunette,
Le cœur intransigeant, elle a l'image nette
De sa victime élue à périr de sa main.


La détonation, clameur assourdissante,
Exalte son esprit, ravi d'être inhumain,

Quand sa proie abhorrée se meurt resplendissante.

10 Jan 2015
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Catégories: Poèsie

Vaine errance

Sable chaud sous les pieds, son feu est sa souffrance,
Un ciel trop lumineux sur un regard fermé,
Il progresse toujours, vers un but embrumé
Auquel il ne croit pas, pour lui nulle espérance.


Il se doit d'avancer, interminable errance,
Dans la soif, dans la faim, dans un air parfumé
Des effluves malsains d'un squelette abîmé ;
Il le jalouse un peu, rêvant sa délivrance.


Des pas vers l'inconnu, vaine fuite en avant,
Traqué, terrifié, fragile survivant,
Il craint des ennemis qu'il ne songe à combattre.


Il se sait sur sa fin, ses jours sont révolus ;
Résigné, l'esprit mort, il les laisse l'abattre,

Et sur le sol ocré, le sang n'est déjà plus.

10 Jan 2015
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Catégories: Poèsie

Noël vermillon

Un sapin vermillon, sa maison décorée,
Lumières au balcon, la vie en feux ardents
Qui brillent les flocons et les pas imprudents
De tous ceux en retard à l'antique curée.


Le pérégrin* exclu de la fête sacrée
Guette ces réveillons, ermite dissident
Dont les sens en éveil  attendent l'incident,
Exquise occasion d'une nuit éthérée.


L'innocent enfançon, au regard ébloui,
Dans le linceul laiteux, s'amuse épanoui,
Ignorant de cette ombre au ténébreux dessein.


L'inéluctable mort, vers sa proie aimantée,
Oriente son pas, frappe au niveau du sein,
Et laisse, dans son dos, la neige ensanglantée.  



* pérégrin : voyageur, nomade, étranger
09 Jan 2015
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Catégories: Poèsie

Une âme s'ombre

12 octobre – 10 ans


Maman m'a frappée aujourd'hui. C'est mon anniversaire, elle aurait dû être gentille, mais elle est venue dans ma chambre et m'a battue avec sa ceinture en disant que j'avais été vilaine. Sauf que je ne sais pas pourquoi elle m'a punie, je n'ai rien fait de mal, j'ai été sage, je n'ai pas fait de caprices, j'ai fait la vaisselle et je me suis occupée de Renaud. Et papa, il dit toujours que je suis très gentille et qu'il m'aime.


Il m'a entendue pleurer dans mon lit, alors il est venu pour me consoler. Papa n'est jamais méchant avec moi et il m'a expliqué pour maman. Il m'a dit qu'elle avait un problème dans son cerveau et c'est pour ça que quelquefois, elle s'énerve sur moi.


12 octobre – 11 ans


Mes onze ans se sont bien passés. Maman n'a pas crié et ne s'est pas fâchée. J'avais peur parce que maintenant, c'est souvent qu'elle me réprimande. Mais elle semblait contente et a ri aux blagues de papa. Elle a mangé du gâteau et m'a même fait un câlin. Moi, j'ai été très obéissante et je n'ai pas fait de bruit pour ne pas la contrarier.


Quand il est venu le matin dans ma chambre, papa m'a dit que maintenant, j'étais grande et que j'étais aussi belle que maman, que je pouvais la remplacer. Mais je ne sais pas si je veux remplacer maman, je ne suis pas sûre que c'est bien. Maman est peut-être un peu malade, mais elle s'occupe bien de nous. Enfin dans ses bons jours, je veux dire.


Ils se disputent souvent à cause de moi. Papa crie sur maman, parce qu'elle ne se conduit pas bien avec moi. C'est vrai qu'elle n'est pas très tendre et que c'est toujours sur moi qu'elle se défoule. Pourtant, Renaud fait plus de bêtises que moi, il n'arrête pas, mais il n'est jamais puni. Maman l'aime, mais pas moi. C'est injuste.


12 octobre – 12 ans


Un très mauvais anniversaire, maman a pété un câble. Elle s'en est prise à moi et aussi à papa. Avec ses aiguilles de tricot, elle m'a piquée plein de fois. Maintenant, j'ai mal aux bras et aussi au dos, mais je ne pleure pas. Papa n'aura pas besoin de venir. Maman lui criait tout le temps qu'il n'était pas normal, qu'il était le diable et que moi aussi, j'étais un démon.


Je ne comprends pas pourquoi elle est comme ça. Parce que papa ne fait que des choses gentilles. Je crois qu'elle nous en veut car il m'aime comme elle. Il m'a dit qu'elle était jalouse, mais que j'étais sa princesse et que c'était normal.


A l'école, j'ai rencontré un garçon. Il s'appelle Maurice, mais je dois l'appeler Momo. Il a 17 ans et je crois qu'il est amoureux de moi. Je ne sais pas si je l'aime. C'est bizarre. Il me dit tout le temps qu'il m'épousera plus tard si je continue à être aussi gentille avec lui. Est-ce que je suis gentille ? J'ai l'impression que je fais juste comme d'habitude.


Renaud a quatre ans et lui, il continue à accumuler les bêtises. Mais contrairement à moi, les reproches et les coups de ceinture, il ne connaît pas. Ça m'énerve. Il les mérite bien plus que moi. Je lui en veux et ça me fait mal à l'intérieur, dans mon âme (en religion, on a appris que l'âme n'aimait pas la colère, ça la détruit). Peut-être que je suis réellement un démon comme le prétend maman.


Article dans le soir du 13 octobre


Un drame affreux dans un petit village des environs de Liège.


L. une jeune fille de 13 ans, aidée par son amoureux, a mis à mort son petit frère. Les faits se sont déroulés dans la matinée. D'après les dires de quelques témoins, on aurait vu l'adolescente sortir de chez elle en compagnie de l'enfant qu'elle tenait par la main. Elle aurait rejoint Maurice, 18 ans, et ensemble ils se seraient dirigés vers les bois proches.


Pour la suite des événements, nous n'avons pas encore tous les détails, mais un agent nous a confié le déroulement probable de l'assassinat. Peu de temps après leur départ de la maison familiale, le trio s'est arrêté dans une clairière. Après avoir attaché l'enfant, ils ont commencé à le torturer. La jeune fille, encouragée semblerait-il par Maurice, a commencé à battre l'enfant à coups de ceinture, puis l'a blessé à maintes reprises avec des aiguilles à tricoter. D'autres sévices ont été perpétrés mais l'agent, visiblement sous le choc de la découverte, n'a pas voulu nous en raconter davantage, bien que des rumeurs évoquent une castration.


Tout ce que nous pouvons vous dire pour l'instant, c'est qu'après avoir molesté le bambin, les deux criminels ont versé de l'essence sur tout son corps, puis y ont mis le feu. Les flammes et la fumée ont attiré des promeneurs sur les lieux, mais il était trop tard pour sauver la victime.


L'adolescente était toujours sur place, et aux dires des premiers arrivés dans la clairière, ses propos étaient incohérents, parlant de maltraitance, de démons, de sa mère qui ne l'aimait pas, du diable, de son père, si gentil, de son frère, le seul responsable. Il fallait absolument l'éliminer pour que le bonheur revienne. Elle riait ou pleurait suivant les moments.


Maurice quant à lui a disparu, la police le recherche activement.


Les parents, complètement bouleversés, n'ont pas souhaité répondre à nos questions. Leur fille a été confiée à un hôpital psychiatrique.

04 Nov 2014
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Catégories: Nouvelles

La prison de Greta

"Numéro 2226, levez-vous !"


L'injonction est métallique, froide et  impérieuse. L'homme sur la couchette de bois obéit aussitôt. Il est nu, sous-alimenté. Son sexe flasque pend entre deux jambes maigrichonnes et cache des testicules recroquevillées dans leur bourse sous l'effet de la peur. La tête baissée, tremblant, il attend.


"2226, aimez-vous le sexe ?"


La réponse est timide, presque inaudible. La voix l'enjoint à répéter. Plusieurs fois, il s'exécute. Au final, il gueule "oui, oui, oui !"


Ce n'est pas la première fois que Greta s'occupe de lui, un cas facile. Dès le début, il avait montré une personnalité fragile et s'était plié à la plupart des demandes. L'étape du jour porte sur la sexualité, un domaine souvent tabou, mais déjà affaibli, la plupart craque assez vite et avoue leurs moindres fantasmes.


Sur un carnet, la gardienne note ses observations. A quoi sert le carnet ensuite, elle n'en sait rien et ce n'est pas son affaire. On la paie pour un boulot, elle le fait et ne pose pas de questions. De toute façon, les questions n'ont pas de réponses là où elle se trouve.


"2226, aimez-vous la sodomie ?"


Il sursaute, pris au dépourvu. "Non !" crie-t-il. La  crainte suinte de tout son corps en une sueur dont l'odeur imaginaire fait plisser les narines à Greta. "Pathétique" pense-t-elle.


"2226, aimez-vous la sodomie ?"


L'interrogation est renouvelée plusieurs fois, le pauvre type ne se résout pas à acquiescer. Ses dénégations finissent par une crise de larmes et de douleur. La tortionnaire a obligation de lui envoyer un choc électrique pour chaque mauvais comportement. Ils se sont succédés et Maigrelet – c'est le surnom qu'elle a donné à l'inconnu – s'est affaissé sur le sol en position fœtale.


"2226, levez-vous ! ?"


Il se relève, toujours geignant. De la morve lui coule du nez et il semblerait qu'il se soit uriné dessus. Greta zoome pour vérifier, puis note l'observation.


"2226, pratiquez-vous la sodomie ?"


Le captif finit par céder à la pression et admet des pratiques dont la gardienne n'est même pas sûre qu'il ait déjà essayé. Qu'importe, ce n'est pas la vérité qu'on lui demande, juste la soumission de ses victimes.


"2226, aimez-vous la sodomie ?"


Greta attend, curieuse. Va-t-il renier ce qu'il clamait quelques minutes plus tôt ? Elle parie que oui et constate qu'elle a raison. Il a capitulé, n'a même plus envie de contester quoique ce soit. C'est le moment pour l'ordre suivant.


"2226, mettez-vous à quatre pattes !"


Maigrelet tique mais obtempère. Ses pleurs ne se sont pas arrêtés. Immobile, il attend comme elle vient de l'exiger. Ses tremblements se sont accentués sous l'angoisse d'une agression qui n'arrivera pourtant pas. Il va rester ainsi un long moment comme le protocole le stipule. Greta peut maintenant passer à un autre écran tout en surveillant la position animale de l'homme brisé.


*****


Le soleil se couche lorsqu'elle sort de la prison. Douze heures de travail, elle est fatiguée et ne songe qu'à son lit. Les enfants doivent être prêts à se coucher, elle aura juste le temps de leur raconter une histoire que Gina fera semblant de ne pas écouter.


Installée dans la voiture habituelle, conduite par un chauffeur invisible derrière des vitres fumées, ses pensées s'envolent. Elle voudrait voir plus souvent ses mômes, mais le rythme imposé par le boulot rend difficile les moments passés en famille. Sept jours sur sept, un tour d'horloge à chaque fois. De huit heures à 20 heures. Quand elle rentre, elle regarde la télévision devant un plateau-repas fourni par son employeur. Gina et Karl font pareil. Ils ne bavardent pas beaucoup. Mais aucun d'eux, de toute façon, n'a grand-chose à raconter. Greta ne peut pas parler de son travail et les enfants n'ont jamais rien à dire sur leur école. Ils étudient, ont des pauses surveillées avec activités imposées, mangent et rentrent. Parfois, ils réclament leur ancienne vie, leur ancienne école, leurs anciens camarades. De moins en moins.


Le passé est derrière eux et ils n'ont plus le choix. "L'a-t-elle seulement eu ?" se demande-t-elle parfois. Lorsqu'on lui avait proposé l'emploi, sa situation était dramatique, ses enfants mangeaient à peine une fois par jour, elle encore moins. La solution de les abandonner à la porte d'un orphelinat lui traversait l'esprit de plus en plus souvent. L'homme en costume sombre, apparu sur son seuil un matin, était tombé à pic. Elle avait écouté sa proposition, l'avait bien sûr trouvée bizarre, mais avait accepté sans réfléchir.


Depuis, sa vie avait radicalement changé. Ils n'avaient plus jamais faim, elle ne devait s'occuper de rien, plus de courses, plus de ménage, plus de corvées, plus de créanciers, plus de dettes. En contrepartie, plus de vie non plus. Un métro boulot dodo d'un autre monde. Elle ne savait même pas où elle habitait. Un village au milieu d'un désert, composé de maisons cubiques toutes identiques, sans aucune communication vers ailleurs. Pas de loisirs à l'exception d'une chaîne télévisée aux programmes insipides.


Son plus gros manque, ce sont les contacts. Elle ne voit jamais personne. Ni dans la prison, ni dans le village. Pourtant, elle n'est pas la seule habitante, parfois elle aperçoit un rideau bouger, entend un bruit synonyme de présence, mais chacun reste chez soi. Elle aurait pu aller sonner chez un voisin, mais sans savoir pourquoi, elle n'a jamais osé et aucun voisin n'est jamais venu chez elle.


Greta soupire en sortant du véhicule noir, elle regrette aussi son existence antérieure, mais il lui est interdit de démissionner. Une des nombreuses clauses d'un contrat signé trop vite. Lorsque l'homme le lui avait expliqué, elle avait posé des questions. Il était resté évasif. "Pas de retour en arrière possible", la réponse se limitait à ces quelques mots lacunaires, mais la façon de les exprimer lui avait fait froid dans le dos. Une menace à peine voilée ; à prendre au sérieux, elle n'en doutait pas, ni à ce moment-là, ni jamais.


Alors, elle s'acquitte des tâches demandées. Au début, torturer ainsi des pauvres gens l'avait bouleversée. Le soir, elle rentrait et vomissait à l'abri des regards. Petit à petit, elle s'y était habituée.


*****


"Numéro 3127, levez-vous !"

Un doigt d'honneur sorti de sous les couvertures vient répondre à son injonction. Hormis cela, la masse ne bouge pas. C'est un nouveau client pour Greta, elle a l'habitude. Au départ, tous résistent plus ou moins. La décharge électrique est envoyée et une jeune fille se lève d'un bond sous l'effet de la surprise et de la douleur. L'intensité du courant est pourtant faible, un avertissement.


La gardienne pâlit en voyant le visage de sa patiente du jour. Presque une gamine, 16 ou 17 ans maximum. Ce n'est pas vraiment ça qui la dérange, elle a connu plus jeune depuis les mois qu'elle a rejoint la prison. Mais au moment où l'adolescente a bondi de sa couchette, l'espace d'un instant, elle a cru voir Gina. L'effet des cheveux châtain clair certainement.


Alors, Greta ferme les yeux quelques secondes, souffle un coup, discrètement. Pas la peine qu'on la surprenne en proie à des émotions inopportunes. La caméra dans son dos semble soudain lui brûler la nuque, mais elle résiste à l'envie de se retourner.


Dans la cellule, la gamine lance des invectives à tout va, dans un langage ordurier qu'elle a rarement entendu. "Ce n'est pas Gina" pense la femme à son pupitre, "jamais, elle ne parlerait comme ça".


A nouveau maîtresse d'elle-même, Greta reprend son travail, note le comportement de la prisonnière dans son carnet.


"3127, calmez-vous !"


Sa voix, glaciale, mécanisée, produit l'effet inverse de l'ordre donné. 3127 s'excite encore plus, retourne sa literie sommaire, shoote dans la chaise, s'abîmant le pied au passage, ce qui augmente encore sa colère. L'impulsion électrique est cette fois plus forte, surprend l'adolescente qui porte ses mains à son cou. Elle semble réfléchir, arriver à la seule conclusion possible et s'immobilise.


"3127, déshabillez-vous !"


La première étape, Greta sait qu'elle va se rebiffer, ils le font tous. Quelques décharges rendent dociles les plus récalcitrants. Mais pas toujours. C'est le cas cette fois. La jeune fille se mure dans une attitude hostile. A chaque injonction, elle lance "va te faire foutre !", serre les dents et supporte la punition. Sous les chocs de plus en plus rudes, elle finit par s'effondrer, mais continue à ne pas obéir. La tortionnaire hésite, elle a atteint le niveau maximum supportable, si elle va plus haut, elle mettra la vie en danger et ne s'y résout pas.


"Gina !" Soudain, l'image de sa fille revient s'imposer à son esprit. Et si c'était elle à la place de l'inconnue. Si c'était elle qui avait à supporter tout ça. Si c'était elle qu'on torturait ainsi. Greta sent son cœur qui s'accélère. "Non ! Gina ne sera jamais ici !" Elle n'en est pas sûre, la perspective que ses enfants finissent en détenus a entamé le travail de sape dans son cerveau. Ses mains tremblent alors qu'elle prend des notes. Son écriture est moins assurée.


"Est-ce qu'ils vont voir que je panique ? Est-ce qu'ils vont se rendre compte que je craque peut-être ?" L'œil derrière elle paraît énorme tout à coup. Qui la surveille ? Que risque-t-elle ? Son souffle s'est fait plus court, elle halète presque. Il faut qu'elle se reprenne. Rageusement, elle augmente encore l'intensité du courant et appuie sur le bouton d'envoi. Dans la cellule, la jeune fille hurle, mais refuse encore.


Que doit-elle faire ? Greta est perdue. La posture raide et professionnelle qu'elle s'efforce de tenir depuis de longues minutes lui devient intenable. Ses épaules s'affaissent, elle tremble de plus en plus et sa respiration se fait pénible.


"Gardienne 716, reprenez-vous !"


La voix surgissant de nulle part tonne dans la petite pièce, la geôlière saute de sa chaise, se rassied. Sa tête va de droite à gauche. Elle n'arrive plus à penser. Ainsi, elle avait deviné juste, elle aussi était surveillée en permanence. Que va-t-il lui arriver maintenant ? Elle a commis une faute, ils vont venir. Mais d'où ? Elle regarde autour d'elle, cherche une issue, mais seule la porte par où elle entre, par où elle sort se présente à elle. Et s'ils étaient derrière à l'attendre. La détenue recroquevillée sur le sol de sa cellule est complètement oubliée. Greta n'arrive pas à se calmer, des frissons la parcourent, puis des sueurs froides, suivies de bouffées de chaleur, la tête lui tourne. Une crise de panique qui la laisse paralysée.


"Gardienne 716, vous pouvez sortir !"


Sortir ? Pourquoi ? La journée n'est pas terminée, encore plusieurs heures. Greta ne bouge pas, incapable du moindre mouvement.


"Gardienne 716, veuillez sortir !"


L'ordre est clair, elle doit obéir. Elle n'a pas de collier, mais  le savoir ne la rassure pas. Un effort de volonté et son corps se meut sur des jambes flageolantes, avec l'impression d'être une ivrogne tant elle tangue à chacun de ses pas. La clenche enfin, l'abaisser, tirer sur le battant, tout lui semble au-dessus de ses forces. Puis le couloir. Elle sort.


"Gardienne 716, veuillez nous suivre !"


Greta s'évanouit.


*****


"Numéro 4012, levez-vous !"


Greta n'hésite pas et obéit. A quoi bon se rebeller, elle sait trop bien ce qui l'attend. Autant en finir le plus vite possible. Et puis, au fond, elle est un peu curieuse. Que se passe-t-il quand la phase de soumission est terminée ? Quand le détenu a abandonné toute dignité ?Qui prend le relais ? Que deviennent tous ces pauvres captifs ? Que va-t-elle devenir ?


Découvrir la réponse à ces interrogations lui donne un but et une perspective intéressante. Pour ne pas penser, oublier Gina et Karl, ne pas réfléchir à leur sort.

30 Oct 2014
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Catégories: Nouvelles

Beau souvenir est plus cruel

Il est des souvenirs toquant à votre esprit

Et le bon est, parfois, plus cruel, plus sauvage

Car il s'affiche heureux d'un éclat qui ravage

Il n'est plus, vous fait mal et l'âme en dépérit.


Inverse du mauvais, pourtant il vous tarrit

De pareille façon, vous laissant en veuvage

D'un joli mois défunt, témoin de l'esclavage

Où vous vous soumettez, tel un pauvre proscrit.


Sans chercher à la fuir, vous laissez la torture

Envahir votre corps de sa progéniture

Résignée aux douleurs, posant le bouclier.


Un passé noir s'estompe, au fil du temps qui passe

Mais le doux et le tendre, ardu de l'oublier

Je m'y complais, stupide, et mon coeur en trépasse.

 

17 Oct 2014
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Catégories: Poèsie

15 minutes avant de mourir


"15 minutes avant de mourir"


Julien sursauta, regarda autour de lui. Seul son jeune frère était dans la pièce et il avait l'air tout aussi éberlué que lui. La sentence s'était imprimée dans son cerveau, venue de nulle part, mais plus vivace que n'importe quelle pensée qu'il aurait pu avoir. Un coup subit, violent et d'une étrangeté dérangeante. Pourquoi ?


— Je viens d'avoir un truc bizarre !


Pas trop sûr de lui, il attendait la réaction de Gérard. Soulagement sur les traits de son cadet, puis inquiétude. Et l'angoisse le gagna également.


La fenêtre ouverte en cette chaude journée d'été laissait parvenir les voix des passants. L'étonnement, la crainte et la colère sourdaient en un grondement bruyant. Les deux hommes se penchèrent à l'extérieur pour saisir les mots qui sortaient de toutes les bouches. Chacun, dehors, regardait de tout côté, à gauche, à droite, le ciel, son voisin, à la recherche d'une explication, d'une menace, mais rien n'avait changé. Les immeubles affichaient toujours leur gris uniforme, les arbres remuaient leur feuillage sous la légère brise, les feux passaient du rouge au vert et vice-versa, les voitures roulaient, bien que moins sûre qu'à l'accoutumée, une radio diffusait une musique du moment. Tout semblait exactement pareil aux autres jours. Sauf que tous avaient reçu le même flash, la même pensée funeste, la même sentence. Et aucun ne paraissait savoir d'où cela pouvait venir.


Des phrases saisies au vol où se mêlaient terrorisme, attaques extra-terrestre, hallucinations collectives, Julien entendit un peu de tout, mais rien qui put vraiment le renseigner.


Instinctivement, il avait regardé l'heure. L'horloge au mur affichait maintenant, deux minutes de plus. Cela voulait-il dire qu'il n'avait déjà plus que 13 minutes à vivre. Soudain, il fut horrifié. Il ne voulait pas mourir, il y avait trop de choses qu'il n'avait pas vues, pas encore vécues. Il se rassit, accablé, mais aussitôt se releva. Pas le temps de réfléchir ! Il devait bouger, faire quelque chose, peut-être le dernier truc qu'il ferait, son dernier plaisir. Mais quoi ? Ses occupations habituelles lui semblèrent tout à coup insipides. Manger, regarder la tv, lire un bouquin, flâner dans les rues, réviser sa licence. Rien que du banal. Ses derniers instants devaient être inoubliables, même s'il les oubliait aussi vite qu'il les aurait accomplis. Il n'avait pas le temps de se trouver une petite amie pour s'envoyer en l'air, ça lui aurait bien plu, mais trop tard.


Il repensa à son voisin, celui du dessous qui rouspétait presque chaque soir sur le bruit de la télévision et chaque matin sur les pas qui le réveillait. Ce type graisseux qui s'amusait à lui gâcher la vie.


Soudain, il eut une envie irrésistible d'aller lui rendre visite, lui mettre son poing dans la gueule. Ça, ce serait une bonne façon de finir. Regardant son frère, il songea lui proposer de l'accompagner, mais le jeune homme semblait concentré sur son ordinateur. Il écrivait comme si sa vie en dépendait, ce qui fit rire Julien. Peut-être au fond que sa vie en dépendait.


"10 minutes avant de mourir"


Nouveau flash, toujours aussi violent. Il n'était plus temps de traîner, les secondes s'écoulaient étonnamment vite. Dans le placard, la batte, un souvenir de son père, d'un voyage aux Etats-Unis, qui n'avait jamais bougé de là. Un bel hommage que de la prendre avec lui. Une pensée fugitive pour son géniteur : "le con, il va me manquer", puis il sortit de l'appartement.


Descendre les escaliers en courant, souffler devant la porte, tambouriner, attendre. Et l'impatience qui vrille les intestins. Taper à nouveau.


Enfin, la clenche qui s'abaisse, les gonds qui grincent et l'homme apparaît.


— Qu'est-ce que tu veux ?


Effrayé le bougre, mais ils le sont tous. Pourtant, malgré la peur du gaillard, il ressent la même haine. Alors il pousse sur le bois, durement, brutalement. L'homme s'effondre, stupéfait.


— Mais qu'est-ce tu fous ?


— Du bruit, je vais juste faire du bruit ! Plein de bruit ! Tu vas aimer !


La batte se lève. Et s'abaisse. Frappe une première fois. Une deuxième fois. Puis, encore. Et encore. Les mouvements de haut en bas, de bas en haut semblent ne vouloir jamais s'arrêter. Il n'a même pas eu le temps de crier. Le sang a éclaboussé Julien, ses vêtements sont rougis par endroits. Et il continue à cogner. Les os se brisent en craquements irréels, les organes explosent, des dents sont éjectées comme des cailloux.


Puis, soudain, le calme. Julien respire un grand coup, contemple son œuvre. Réfléchit un peu. Sonde ses émotions, ses sentiments. Rien, il se sent bien. Il recommencerait s'il le pouvait, mais la chose à terre n'est même plus amusante, une loque d'hémoglobine, de tissus déchirés, d'os saillants.


Est-il mort ? Question qui reste sans réponse car l'étudiant, autrefois studieux et sage, s'en fout. De toute façon, s'il ne l'est pas, il le sera bientôt.


Comme pour confirmer cette dernière pensée, arrive :


"5 minutes avant de mourir"


Déjà ! Il a pris plus de temps que prévu. Il faut se dépêcher. Court à nouveau, saute presque au-dessus de la dernière volée de marche.


Dehors ! Des gens ! La foule ! Un vieillard juste à côté ! La batte à nouveau !


Vite ! Les coups ! Rapides !


Un autre ! Une jeune femme, jolie, qu'importe ! On frappe !


"3 minutes avant de mourir"


— Ta gueule !


Trop peu de temps pour profiter. Accélérer ! Exploser les crânes ! Briser les squelettes ! Les cris !


Ne pas penser ! La mort ! C'est lui qui la donne, il jouit presque à l'idée.


"2 minutes avant de mourir"


Tout le monde hurle, Julien fait de même. Beuglements de peur, de douleur, d'horreur et lui d'orgasme. Pourquoi avoir attendu si longtemps.


"1 minute avant de mourir"


Si peu ! Pourquoi ? Il n'est pas rassasié. Se jette sur sa dernière victime. Arrache les chairs de ses mains, les jette au loin.


"30 secondes avant de mourir"


Bientôt la fin. Julien pense une dernière fois, encore un truc à faire. Arrache le cœur. Le porte à sa bouche. Goût étrange. Pas mauvais.


"5 secondes avant de mourir"


S'asseoir et attendre.


*****


— Monsieur, l'expérience menée dans le quartier sud de la ville a été un franc succès. Au-delà de nos espérances. Les sujets ont été pris de panique ou d'abattement comme nous l'avions prévu. Mais nous avons également eu droit à plusieurs crises de démence meurtrières, ce qui bien qu'envisageable lors des études n'avait rien de certain.


— Et maintenant, où en est la situation ?


— La population semble hébétée. D'après nos constatations sur place, aucun ne paraît se rappeler la sentence. Les forces de l'ordre ont arrêté la plupart des assassins, mais sont dans le flou total sur ce qui a pu provoquer cette folie généralisée.


— Bien ! Très bien ! Nous allons pouvoir agir à plus grande échelle. Préparez la phase 3.




01 Oct 2014
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Catégories: Nouvelles

La malédiction du masque

Charles porte un masque. Charles se déguise. Ce n'est pourtant ni le carnaval, ni Halloween, ni une fête costumée. Non, Charles est juste laid. Pas une laideur comme on en rencontre souvent, banale et peu remarquable, mais une laideur devant laquelle, les gens s'écartent, au bord de la nausée, quand ils ne fuient pas tout simplement. Certains, qui ont eu l'occasion de le contempler débarrassé de ses attributs, pensent qu'une telle horreur ne peut être que le fait d'un accident. Il est difficile d'imaginer qu'un être humain puisse avoir été ainsi puni à sa naissance. Pourtant, c'est le cas de Charles. Il est venu au monde ainsi, le visage déformé, bosselé, les os formant des éminences hideuses, les yeux mal positionnés, tout le visage comme un puzzle monté de travers. Son corps est à l'avenant de cette face irréelle, épais comme un tronc de chêne, partant dans des sens inconnus de l'homme normal. Ses jambes de taille différente lui apportent une démarche claudicante, déportent son tronc vers la gauche comme attiré par une gravité spécifique à sa carcasse.


Décrire toutes les difformités affligeant ce pauvre hère ne donnerait un aperçu que relatif tant l'esprit humain est incapable de concevoir un tel cauchemar. Il suffit de savoir que Charles est un monstre. Et qu'il en souffre.


Abandonné dans ses premières heures de vie par des parents atterrés, il fut recueilli par un prêtre au bon cœur, mais pas idiot. L'enfant ne pouvait paraître en société sans indisposer les bourgeoises. Même les miséreux détournaient le regard en présence du bébé, notre bon curé résolut donc de le garder dans un réduit sous l'escalier de son bâti, le laissant grandir seul. Charles grandit donc, nourri des restes des repas, avec une paillasse et un seau pour ses besoins. Bientôt, il atteignit l'âge ingrat de l'adolescence, toujours caché à un monde qui n'en voulait pas. Ce qui se trouvait hors de son abri minuscule lui était inconnu, un univers effrayant qu'il n'avait aucune envie d'explorer. Au fond, là où il était, il ne manquait de rien. Murs et nourriture en suffisance, parfois, l'homme d'église lui refilait de vieux vêtements et une fois, il reçut une voiturette miniature, sans roue, à la peinture écaillée, mais qui devient son unique trésor.


Non, Charles, à cette époque n'était pas malheureux, n'ayant pas conscience d'autre état que la sien.


Pourtant, il vint un jour où son bienfaiteur n'apparut plus. Disparu pour le jeune homme, sans explication accessible. La mort avait emporté le vieillard, mais le concept hors de ses connaissances, il ne put comprendre le changement dans sa vie.


Plusieurs heures s'écoulèrent, puis, une première nuit et une nouvelle journée, Charles commençait à sentir désagréablement les affres de la faim et un sentiment nouveau pour lui, la colère. Où était son repas, pourquoi le laissait-on souffrir, son père ne l'aimait-il plus ? Autant de questions qui tournaient en rond dans son esprit simple. Et plus les minutes passaient, plus sa fureur augmentait. Jusqu'à ce qu'il n'y tienne plus.


C'est hésitant qu'il poussa la porte, puis la franchit. Première fois qu'il sortait, il ne savait où se diriger, ni ce qu'il devait faire. Mais son ventre tirait, il lui fallait manger. Des odeurs le guidèrent vers la cuisine, un flair insoupçonnable jusque-là se faisait jour. Charles fit ses emplettes dans les armoires, goûta des aliments auxquels, il n'avait jamais eu droit, savourant l'instant sans y réfléchir.


Rassasié, il se mit à penser, beaucoup, exercice inhabituel qui ne le mena à rien. Il ne savait toujours pas quoi faire. La seule solution qui se présenta à son esprit fut de retourner se réfugier dans son antre et attendre.


Les jours suivants, Charles reproduisit le même schéma, le soir il se nourrissait et le reste du temps, il se terrait. Mais vint un matin où du bruit le réveilla. On déplaçait des meubles, on parlait fort, on vidait la maison. Le jeune homme ne bougea pas d'un pouce, trop apeuré pour ne risquer qu'un œil sur l'agitation régnante. Mais à la nuit, il eut la surprise de ne plus rien trouver à se mettre sous la dent.


Obligé, enfin, de sortir du bâtiment qui avait accueilli tout son passé, il progressa à pas prudents, se cachant au moindre bruit. Il avait beaucoup médité depuis la disparition du prêtre. Son esprit malhabile en était arrivé à des conclusions basiques. Il savait qu'hormis lui et son père adoptif, d'autres êtres humains existaient. Il ne se rappelait pas en avoir déjà vu, mais il les avait entendu souvent. Lors des visites, il devait être silencieux, personne ne devait deviner sa présence. Les gens lui étaient donc hostiles, ils pouvaient lui faire du mal, comme ils en avaient sûrement fait au seul homme qu'il connaissait. Réflexion simple, mais qui le poussa à éviter les contacts.


Cela dura un temps, au cours duquel, il vola sa subsistance dans les poubelles où les réserves peu surveillées. Hélas, tout est destiné à s'arrêter un jour ou l'autre et il advint qu'il fut surpris rapinant dans une grange. La suite des événements ne se passa pas comme il le prévoyait. Le propriétaire se montra d'abord agressif, mais lorsque Charles apparut à la pleine lumière, le gaillard, pourtant corpulent et musclé comme beaucoup d'hommes de la terre, prit ses jambes à son cou, laissant son voleur disparaître dans le noir.


La rumeur gonfla ensuite, un monstre rodait dans les rues et les campagnes, détroussant les imprudents. Puis on raconta qu'il égorgeait le bétail pour continuer en affirmant qu'il enlevait les nouveau-nés pour s'en repaître comme une bête.


Bientôt, Charles n'eut plus de répit. Ses chapardages devenaient de plus en plus difficiles, ses déplacements dangereux. On le traquait et il n'eut d'autres choix que de se défendre. Il tua pour la première fois une après-midi où deux braconniers découvrirent sa tanière dans la forêt voisine. Il était rapide, puissant et instinctif, ses assaillants n'eurent aucune chance et leurs dépouilles furent retrouvées plus tard par des enfants en maraude.


La ville entra dans une période de panique dont profitèrent tous les brigands du coin, déposant sur les épaules du monstre tous leurs crimes. Mais Charles, lui, n'était déjà plus là. Malgré un intellect déficient, il avait compris qu'il serait mieux ailleurs. Mais où ?


Il erra longtemps, dormant le jour, marchant la nuit, mais nulle part, il ne se trouva bien. Chaque fois, il devait reprendre la route, on le chassait, on le craignait, on tentait de l'occire.


Ainsi, il finit par penser au masque. Son existence devint plus facile et il put s'établir dans un gros bourg. Les habitants finirent par s'habituer à l'étrange personnage travesti qui ne sortait que le soir venu. Il ne parlait pas, mais il était discret, n'embêtait personne. On ne lui en demandait pas plus.


Charles lui en voulait plus. Beaucoup plus. Il voulait une vie à l'image de tous. Une bâtisse, une famille avec une femme et des enfants, un petit bonheur qu'il avait appris à envier. Et ce bonheur qu'il n'avait jamais appréhendé commença à lui manquer cruellement. De plus en plus.


Le logis, il l'avait, minuscule, en bien mauvais état, mais suffisant pour ses besoins, alors il se mit à épier les jeunes filles du voisinage. Toutes pour lui, plus belles les unes que les autres. Un jour, vagabondant dans les bois, son attention fut attirée par des voix. Une jouvencelle en compagnie d'un garçonnet d'à peine trois ans, son frère probablement, déambulait sur le sentier, s'arrêtant pour cueillir des fleurs.


Ni une, ni deux, Charles se précipita et s'empara des malheureux qu'il entraîna jusque chez lui.


Durant trois semaines, il fut comblé avec une maisonnée à lui. Mais un tel bonheur, volé, ne peut durer. Cette fois, le pauvre homme ne put se défendre devant le nombre. Sa mise à mort fut brutale, mais rapide et Charles fut content de s'en aller enfin.


Quelques mois plus tard, la malheureuse kidnappée accoucha d'un garçonnet. Un garçonnet en tout point ressemblant à son père.

19 Sep 2014
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Catégories: Nouvelles

Destination Rêves

Je fais des rêves. Vous me direz : "c'est normal !" Bien sûr, je suis d'accord avec vous, mais mes rêves, eux, ne sont pas normaux. Déjà, je ne rêvais jamais. Pas un seul songe, pas un seul cauchemar, rien. Avant il y a deux mois, je ne me rappelle pas d'une nuit au cours de laquelle, mon inconscient ait forgé des histoires, ni réalistes, ni abracadabrantes. J'ai même envié mes connaissances, elles connaissaient ce plaisir commun à l'humanité, moi, je devais me contenter de me créer des rêves éveillés. Ça ne compensait pas vraiment. J'aurais pourtant dû m'en accommoder.


Et ils ont commencé. D'abord, épisodiquement, puis de plus en plus rapproché. Maintenant, j'ai l'impression qu'ils occupent l'entièreté de mon sommeil. Ce qui ne serait pas un problème sans les effets secondaires. Le matin, je me lève aussi fatiguée qu'au coucher, comme si je n'avais pas dormi. Ma journée s'écoule dans une sorte de brouillard et je n'y suis plus bonne à rien. Mon patron m'a menacée hier de me virer si la qualité de mon boulot ne s'améliorait pas. Je n'ai pas bronché, j'ai promis de me reprendre, mais j'ai bien vu qu'il ne me croyait pas. Je ne me croyais pas non plus.


Un ami médecin a effectué des recherches, mon cas l'intriguait. Je pense même que je l'enthousiasmais, sûrement la perspective d'une publication, mais il s'est efforcé de n'en rien montrer. Il n'a rien trouvé bien sûr, je m'en doutais. Sur ses conseils, j'ai essayé les somnifères, le répit fut de très courte durée. Mon corps s'habituait aux médicaments et les rêves reprenaient leur domination. Nous avons envisagé d'augmenter la dose, mais la solution n'aurait été qu'à court terme. Une clinique du sommeil fut également une possibilité étudiée, mais j'ai refusé. J'avais déjà compris que ça ne mènerait à rien au contraire de mon camarade toubib et de son esprit cartésien. En désespoir de cause, il m'a aiguillée vers un confrère psychiatre. J'ai opiné de la tête, affirmant que je m'y rendrais. Sauf que je ne suis pas folle et un éplucheur de cerveau ne me serait d'aucune utilité. J'en suis arrivée à la conclusion que je dois trouver la clé de mon problème moi-même. Mais si je savais par où commencer, ça m'aiderait grandement.


Peut-être la réponse se trouve-t-elle dans le contenu de mes rêves. Ils sont bizarres. Évidemment, je sais que l'inconscient produit un onirisme qui peut s'éloigner fortement de la réalité, mais dans mon cas, ce n'est pas ça le plus étrange. Les déroulés de mes inventions nocturnes sont sur une base identique à chaque fois, même si les détails peuvent changer. L'ambiance est sombre, dérangeante et surtout angoissante, mais je ne sais jamais de quoi j'ai peur. C'est comme une présence qui me suit sans cesse et que je ne vois jamais. Je ne suis pourtant pas seule au cours de mes divagations, les rencontres sont fréquentes. Et masculines. Pas de femmes, ni enfants, ni adultes, ni vielles ; ni humaines, ni fantasmagoriques. Mes compagnons de rêves représentent le plus inquiétant dans ma situation. Je ne me rappelle pas leur apparence lorsque je me lève à l'aurore, mais je sais que chacun d'eux m'est connu sans l'être vraiment. Les contacts avec eux sont pareils pour chaque songe. On m'aborde de façon anecdotique, l'heure demandée, un chemin à renseigner, ce genre de choses, ensuite, tout s'emballe et je ne contrôle plus rien. Nous copulons. C'est torride, bestial, violent, à l'opposé de ce que je suis. Je prends plaisir à faire souffrir mes amants imaginaires et plus leur douleur est forte plus ma jouissance augmente. Lorsque cet acte primaire et animal se termine dans des orgasmes inconnus de ma vie physique, je tue. Je n'ai pas d'autres mots pour définir ce que je fais. Je tue, je mets à mort, j'exécute. Le plus cruellement possible et avec les possibilités qu'offrent les rêves, l'horreur est indescriptible. Du plus basique, comme l'étranglement ou le coup de poignard au plus irrationnel. Ainsi, j'ai extirpé des globes oculaires en les aspirant, dégustant l'humeur vitrée autour, croquant les petites sphères à la saveur salée. J'ai démonté des corps comme s'il s'agissait de vulgaires constructions, retirant la peau, par morceau ou dans son entièreté, découvrant des muscles, des os, des organes que je retirais ensuite un à un, mettant les pièces de côté jusqu'à ce que la dépouille soit totalement démantelée. J'ai accompli tout ça sur des êtres vivants et je savourais leur supplice. J'ai lacéré des têtes avec mes dents, soudainement devenues crocs, j'ai mangé des entrailles, j'ai battu des victimes avec une jambe ou un bras que je venais de leur arracher. Tout ce que l'esprit humain pouvait inventer comme aberrations dans le domaine, j'ai l'impression que je l'ai fait ou que je le ferai.


Je n'en peux plus de ces massacres, j'ai beau réfléchir, je ne trouve pas de solutions, juste une éternité de crimes monstrueux devant moi. Je ne vois plus qu'une chose à tenter, intégrer physiquement mes songes. Je sens au plus profond de moi que c'est possible. Je ne dors pas encore, mais l'ombre accrochée à mes pas dans ces lieux hors du temps et du monde me susurre de le faire. Et je vais le faire parce qu'il n'y pas d'autres choix.


J'aurai avec moi, un couteau de cuisine, aiguisé à trancher un cheveu dans la longueur. Je suis déterminée à en finir avec lui, que ma vie redevienne normale.


Il n'est pas dit que je réussisse. Au pire, l'arme pourra toujours servir à mon réveil.

18 Sep 2014
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Catégories: Nouvelles

Promenade d'octobre

La brume s'accroche en toile fine aux arbres blanchâtres. La rosée perle sur les feuilles et parfois goutte, surprise sur les membres nus de Luc. A chaque fois, il sursaute, sorti de ses pensées. Depuis de longues minutes, il progresse. A son départ, la nuit stagnait encore sur les cimes. Maintenant, l'aube pointe, les premières lueurs d'un soleil de fin octobre rosissent les frondaisons déjà multicolores et les oiseaux entament leurs mélodies.


Luc réfléchit et savoure l'instant. C'est dommage qu'il ne profite pas plus souvent de la forêt. Une résolution du moment, il reviendra régulièrement. L'air frais gorge ses poumons, les odeurs d'humus et de végétation mouillée emplissent ses narines. Petite bulle de bien-être dans sa vie compliquée.


Mais il n'a pas de temps à perdre. L'horloge tourne, il doit rentrer pour 8h30. Le trajet est encore long. Avec un peu de chance, il retrouvera l'endroit rapidement. Il en doute. La dernière fois date de plusieurs jours et il faisait nuit. Le hasard l'y avait conduit, la raison l'avait ramené, mais chaque chêne se ressemble.


C'est la rivière qui va le guider. Il l'avait suivie précédemment avant de bifurquer à un méandre, un virage en épingle coupé d'un barrage de branchages que l'eau éclaboussait, repère aisément identifiable.


Ensuite, il lui suffisait de continuer en ligne plus ou moins droite. La clairière devait se trouver derrière une petite éminence. Sa clairière ! Un espace vert d'herbe douce, parsemé de petites fleurs bleues aux senteurs délicates, dernier cadeau d'un été sur sa fin. Il y avait entendu une chouette trois jours avant. Il souhaitait la réentendre.


Naïvement, il espérait être le seul à connaître ce petit lieu magique. Il ne croyait pas vraiment au surnaturel, mais le cercle de pierres sombres donnait une note hors de la réalité à l'endroit. Sans même y songer, il pouvait imaginer des sabbats de sorcières à la pleine lune ou des démons invoqués par un sataniste. Un charme supplémentaire pour son esprit fécond.


Lorsqu'il atteint le haut du talus, il s'arrête quelques secondes, hume l'atmosphère. Quel bonheur d'avoir découvert tout cela. Courant presque, il se précipite au centre, juste au milieu de l'anneau rocheux, puis s'assied. Il a encore un peu de temps devant lui, autant en profiter. Qui sait, peut-être qu'une jolie fée viendra lui rendre visite. Il sourit à cette idée loufoque. Ses mains se posent sur la terre humide, en prennent une poignée, la malaxent, puis la portent au nez pour la renifler, des effluves de nature qui le ramènent à l'aube des temps, à l'époque où l'homme et la bête faisaient encore un.


Avide, il se met à creuser un sol récemment fouillé.


Elle doit y être encore, à l'attendre. Sa mie, son amour, celle qu'il aimait plus que tout, qu'il aime pour l'éternité. Il l'enterrera à nouveau ensuite, rassuré de l'avoir revue. Elle restera ainsi à jamais sienne, sans plus penser à partir, dans cette nouvelle demeure où sa voix n'aura plus que lui comme interlocuteur.

18 Sep 2014
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Catégories: Nouvelles

Quelle importance...

Quelle importance...

Qu'une vie anémique

Une existence terne

Sans secousse sismique

Sans même une poterne

Pour s'évader enfin

De ce monde sans fin.


Quelle importance...

Que des sentiments vains

Elans non partagés

Sans fabuleux devins

Aux faciès âgés

Pour farder l'avenir

D'un nouveau souvenir.


Quelle importance...

Que de n'être personne

Un fantôme oublié

Qui à peine frissonne

D'un destin spolié.

Pour se rêver encor

Et vomir le mucor.

 

27 Aoû 2014
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Catégories: Poèsie

Le silence du masque


Un jour, la femme en peine, au hasard de la rime,
Extirpera les mots dans le creux des douleurs.
Et les maux s'offriront, sans fard, aux yeux voleurs
De cette âme naïve à la pâle déprime.


En ces heures de masque, où le sourire est frime,
Cet esprit fragile, à l'incube enjôleur,
s'abandonne innocent, leurré par les couleurs
D'or et d'argent si vif, dont le démon se grime.


Mais est-il vraiment là ce malin abhorré ?
Ou n'est-ce qu'un reflet, un visage éploré,
De sa propre part sombre, enchaînée au silence.


La rêveuse regarde, écoute en réciproque,

Complicité fugace, échange de dolence,

Couvertes, toutes deux d'une vaine défroque.

26 Aoû 2014
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Catégories: Poèsie

Ombre parmi les ombres

Je suis encore moins qu'un fantôme. Juste une ombre parmi les ombres, redevenue ombre après avoir rêvé de la vie.


Je m'accroche aux pas, silhouette sans âme et j'épie. Je guette après un instant pour me glisser dans ma proie, prendre sa place pour un instant, lui voler quelques minutes une part de son existence.


J'ai erré longtemps dans l'attente de ce moment. Ombre parmi les ombres qui se croisent sans réaliser qu'elles sont mortes.


Je nais avec le jour et meurt chaque soir. Nuit aimée où le néant m'engouffre de sa puissance, où je ne suis plus rien.


La lumière m'arrache encore et encore à l'oubli apaisant. Me force à rejoindre ce vide inverse pour m'en emplir la conscience. Ombre parmi les ombres qui traîne son désespoir au gré des mouvements.


J'ai vécu une fois, remplissant mon image étalée d'une ampleur bienfaisante, d'une chaleur inconnue. Une bulle qui éclate trop vite, un rêve qui redevient cauchemar, une minute suspendue qui reprend son cours.


Et me revoilà ombre parmi les ombres qui a vécu, trop peu, et en meurt.

20 Aoû 2014
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Nécroporno (Robert Darvel)

Troisième de mes lectures de la collection Trash des éditions du même nom.


Et encore une fois, une excellente surprise. Après une mise en route rapide, on entre dans le vif de l'histoire. Le vif étant du sanglant, du gore, de l'extrême, du dégueulasse même. Sans oublier du sexe transgressif.


Nous allons suivre l'histoire des mouches nécrophages qui lassent de dévorer les morts s'attaquent maintenant aux vivants. Et le péril n'épargnera personne, semant la mort et la confusion tout au long du récit.


L'auteur ne nous épargne aucune horreur, aucune description macabre, aucun acte nécrophile. Il nous entraine à la suite de ses insectes toujours plus loin, ne nous proposant comme court répit que les pérégrinations d'un jeune couple porté sur la chose et en route vers son destin.


L'écriture soignée, encore une fois dans cette collection, nous immerge encore plus dans cette histoire qui bien qu'impossible nous semble pourtant totalement vraisemblable.


20 Aoû 2014
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Catégories: Livres

Night Stalker (Zaroff)

Le premier roman d'un jeune auteur paru aux éditions Trash, les bien nommées.


Tout comme pour le premier livre de cette maison d'édition chroniqué il y a quelques jours (Bloodfist), nous avons affaire ici à un bouquin pour les amateurs du genre. Âmes sensibles s'abstenir. Nous allons suivre le parcours d'un tueur en série adepte de la sodomie dans ses crimes successifs. Tout comme nous aurons droit à l'enquête d'un shériff plus entravé qu'aidé par un maire ambitieux et le neveu de ce dernier, obsédé de films porno et de gastronomie inhabituelle. Une brochette de personnages savoureux (il y en a d'autres) pour une histoire sans répit dans un style direct et sans fioritures nous menant vers un final sanglant et un épilogue de main de maître.


Bref, ceux qui aiment le gore trouveront dans ce roman une bien belle source de plaisir.


20 Aoû 2014
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Catégories: Livres

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